Le reflet

Aux portes d'une ville, un vieux sage se tenait assis, comme il le faisait chaque jour, observant les voyageurs qui arrivaient.
Un premier homme s'approcha, le visage marqué par la fatigue du voyage.
- Dis-moi, vieil homme, comment sont les gens dans cette ville ?
Le sage leva les yeux vers lui.
- Avant de te répondre, dis-moi plutôt : comment étaient les gens de l'endroit d'où tu viens ?
L'homme soupira, amer.
- Ah, ne m'en parle pas. Des gens froids, toujours à se plaindre, incapables de s'entendre. Personne ne souriait, personne ne se parlait vraiment. J'ai fui cet endroit sans regret.
Le sage hocha lentement la tête.
- Je crains que tu ne trouves malheureusement la même chose ici.
L'homme baissa les épaules, comme s'il s'y attendait déjà, et poursuivit son chemin sans un mot de plus. Quelques instants plus tard, un second voyageur se présenta à son tour, n'ayant rien entendu de l'échange précédent.
- Sage, peux-tu me dire comment sont les gens de cette ville ?
Le vieil homme lui posa la même question :
- Dis-moi d'abord comment étaient les gens de là d'où tu viens.
Le visage du voyageur s'illumina.
- Des gens merveilleux. On s'entraidait sans compter, on partageait nos repas, chaque rencontre était un sourire. J'ai été heureux là-bas mais j'avais envie de découvrir autre chose, alors me voici.
Le sage sourit à son tour.
- Alors tu seras comblé. Les gens d'ici sont exactement comme ceux que tu viens de me décrire.

Bien souvent, la manière dont on se comporte avec les autres définit la façon dont ils se comportent avec nous : l’honnêteté appelle à l’honnêteté, le partage au partage et la méchanceté à la méchanceté.

Parler de façon ouverte et franche incite l’autre à parler de même, fait couler ses paroles comme font le vin et l’amour. Montaigne

Le comportement des autres à notre égard n'est bien souvent que le reflet du nôtre.

Le premier échange compte énormément : c'est lui qui déclenche ce jeu de miroir. Des relations pourtant très différentes les unes des autres se jouent parfois sur ce seul contact initial.

Il est étonnant de voir comment de si fortes convictions ont eu des débuts anodins, sont nés de causes frivoles. Montaigne

Se comporter spontanément en ami avec chacun suffit, bien souvent, à devenir ami avec beaucoup.

Comporte toi avec les autres comme tu voudrais qu’ils se comportent avec toi. Règle d’or

Beaucoup rêvent d’une société d’entraide, d’honnêteté et de fraternité, mais peu se rendent compte que créer cette société passe d’abord par soi : changer son comportement auprès des autres, c’est participer à changer le monde. On récolte chez les autres le reflet de ce qu'on leur donne.

Si des gens se comportent mal avec nous, on est poussé à faire de même avec eux. Mais c'est un cercle vicieux : un premier contact qui se passe mal peut condamner une relation à rester mauvaise et conflictuelle.

Bien souvent, c'est par prudence que l'on se montre méfiant, voire malhonnête au premier contact, par peur que l'autre le soit aussi. Par défaut, on se protège en ne dévoilant pas tout.

Mais ce qui se passe à l’échelle de l’individu se répercute sur la société toute entière. Dans une société, plus les relations existantes sont mauvaises, plus la crainte envers l’inconnu augmente et plus les nouvelles relations sont gangrenées par cette crainte et commencent, inévitablement, mal.

On l'aura compris : un mauvais départ compromet souvent une relation durablement, tant il est difficile de ne pas, à son tour, refléter l'autre.

Mais lorsque l'on se rend compte que l'autre n'est rien d'autre qu'un reflet de nous, on comprend que changer notre comportement envers lui, c'est changer le sien envers nous.

Les mauvaises relations ne restent souvent mauvaises que parce que personne n'ose faire le premier effort. Cela ne marche évidemment pas à chaque fois : parfois, on donne beaucoup à l'autre en espérant un retour équivalent, et rien ne se passe.

Si c'était systématique, on l'aurait sans doute déjà compris, et les relations seraient toujours bonnes : sachant qu'être bon envers l'autre le rend bon envers nous en retour, il deviendrait logique de faire l'effort.

Mais la douleur ressentie lorsqu'un tel effort reste vain est bien plus grande que si l'on s'était contenté de la relation telle qu'elle était avant : n'avoir aucun retour a des chances d'empirer la relation, plutôt que de simplement la laisser inchangée.

Pourtant, selon moi, le simple fait qu'une réconciliation puisse arriver, même rarement, justifie d'essayer. Trois actes me semblent nécessaires : changer notre vision de la relation, pousser l'autre à faire de même, et rester le moins sensible possible à l'absence de retour. C'est ainsi, selon moi, qu'on construit un monde dans lequel j'aimerais vivre. Encore faut-il de la réciprocité : savoir accueillir les efforts de l'autre est tout aussi important, voire plus, que d'en faire soi-même.

Changer la société commence par changer les relations en son sein : cesser de refléter aveuglément les comportements mauvais, et veiller à refléter les bons.