L'histoire

La philosophie, c’est chercher à savoir comment l’on devrait vivre.

Philosopher, c’est apprendre à mourir. Platon

L’histoire, en revanche, permet de voir comment d’autres ont vécu et de nous en inspirer.

Ce sont finalement les deux faces d’une même pièce : la philosophie incarne le côté théorique tandis que l’histoire est plus ancrée dans le réel, dans la pratique et l’empirisme.

Hélas, l’histoire est souvent délaissée : on a tendance à se croire supérieur, ou simplement différent, des humains nous ayant précédés. Les épreuves qu’ils ont vécues nous paraissent d’un autre temps, d’une époque maintenant révolue.

Pourtant, l’humain n’a pas changé biologiquement depuis des centaines de milliers d’années : seul ce qui nous entoure a changé et nous a changés. Si nous étions dans la même situation que ces humains du passé, que l’on prend de haut, que l’on regarde avec mépris ou comme des êtres différents, nous aurions probablement agi exactement comme eux.

Croire que l’on a vaincu pour de bon un certain côté animal ou belliqueux de notre nature, c’est risquer de ne plus considérer l’éventualité d’un retour en arrière. Pourtant, les fluctuations ne manquent pas dans notre histoire : les progrès, si on peut les considérer comme tels, n’ont jamais été linéaires.

Montaigne semblait secouer des chaînes que nous pensions brisées de longue date, sans soupçonner que le destin nous en forgeait déjà de nouvelles, plus dures et plus cruelles que jamais. Stefan Zweig

Dans cet extrait, Stefan Zweig fait référence aux guerres de religion dont Montaigne parlait fréquemment. À l’époque de Zweig, l’idée qu’une telle barbarie puisse resurgir semblait impensable : le monde moderne s’en était enfin affranchi, disait-on. Pourtant, les crimes du régime nazi ont prouvé que l’inimaginable pouvait advenir. Ce que l’on prenait pour une leçon définitivement apprise n’était, en réalité, qu’une présomption fragile et l’histoire, une fois encore, a montré que la barbarie ne demandait qu’à resurgir.

Et pourtant, nous avons aujourd’hui cette même confiance aveugle. Nous nous persuadons que certaines horreurs sont désormais impossibles, et cette certitude nous pousse à négliger l’histoire comme si elle n’avait plus rien à nous apprendre. Or, c’est précisément l’histoire qui nous enseigne que cette assurance affaiblit notre vigilance et nous précipite dans le chaos. Étudier l’histoire, c’est d’abord apprendre à reconnaître nos erreurs pour ne plus les commettre.

Apprendre de ses erreurs est une clé du progrès : échouer, en comprendre les raisons, puis se relever, voilà ce qui nous fait avancer. L’histoire, elle, offre une autre voie : elle nous permet d’observer les chutes des autres et d’en tirer des leçons sans avoir à les vivre nous-mêmes. Bien sûr, rien ne remplace l’expérience directe de l’échec. Mais si l’histoire peut nous épargner ne serait-ce que quelques erreurs, c’est déjà un gain précieux.

L’histoire n’est pas seulement un guide pour éviter les erreurs du passé : elle est aussi une source inépuisable d’inspiration pour le penseur empirique. Ce dernier, avant d’affirmer quoi que ce soit, exige que ses idées soient éprouvées par l’expérience. Pour lui, une pensée ou un conseil ne valent que s’ils résistent à l’épreuve des faits.

L’histoire lui fournit une matière première : plutôt que de tout éprouver par lui-même, il peut s’appuyer sur les récits des expériences passées. Ces récits ne sont pas forcément fidèles mais ils ont le mérite d’exister : mieux vaut en effet ancrer sa réflexion dans un exemple concret, même imparfait, que de la sortir, comme par magie, de son chapeau.

Quand la raison ne suffit pas, nous y employons l’expérience. Montaigne

Au lieu de se fier uniquement à sa pensée, il s’appuie sur des exemples concrets, qu’il interprète à la lumière de son raisonnement.

L’histoire est rarement neutre : comme le dit l’adage, « elle est écrite par les vainqueurs ». S’en inspirer sans la prendre pour une vérité absolue, voilà le défi. Car se fier à un récit unique, c’est risquer d’adopter une vision partiale, celle d’une nation, d’un groupe, d’un pouvoir, et de sacrifier ainsi sa liberté de pensée. Croiser les sources permet d’élargir notre compréhension d’un événement, même si l’objectivité totale reste hors d’atteinte.

Il faut disposer comme témoin soit d’un homme dont la mémoire soit très fidèle, soit d’un homme si simple qu’il ne puisse trouver lui-même de quoi bâtir et donner de la vraisemblance à des inventions fallacieuses, et qui n’ait là-dessus aucun préjugé. Montaigne

À nouveau, croire que les individus décrits par l’histoire n’ont rien en commun avec nous est une illusion. Se glisser dans leur peau, quelles que soient leur époque, leur culture ou leurs convictions, c’est découvrir à la fois la richesse et la malléabilité de l’être humain. Ces femmes et ces hommes nous ressemblent bien plus qu’on ne l’imagine : placés dans leurs circonstances, nous aurions probablement agi, pensé, et même cru comme eux, aussi difficile que cela soit à admettre.

Accepter cette réalité, c’est aussi reconnaître que nos contemporains, ceux dont nous méprisons les idées ou que nous jugeons stupides, ne sont pas si différents de nous. Comme nous, ils sont le fruit de leur environnement : si nos vies étaient inversées, nous occuperions probablement leur place, et nos certitudes actuelles nous paraîtraient tout aussi fragiles.

Je ne nie pas le libre arbitre : il existe, c’est une certitude. Pourtant, son importance est souvent exagérée. L’histoire nous le rappelle d’ailleurs : malgré nos choix, nous restons largement soumis aux circonstances.

L’histoire nous permet d’apprendre de nos erreurs, de raisonner à partir d’exemples concrets et de nous mettre, ne serait-ce qu’un instant, à la place des autres. La réduire à une simple matière scolaire inintéressante, c’est passer à côté de ce qui est, à mes yeux, le plus grand héritage de l’humanité.