Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait. Montaigne
Écrire structure la réflexion et fixe les pensées. Coucher une idée sur le papier la rend réelle et l’ancre profondément en nous. Elle cesse d’être éphémère et devient consultable à tout moment.
Bien souvent, une idée tout juste pensée n’est pas mature. L’esprit, qui vient de la formuler, la juge excellente, mais cet enthousiasme peut n’être que passager ou exagéré.
Une idée gagne à maturer pendant plusieurs semaines dans l’esprit. Y revenir fréquemment permet de multiplier les chances de lui trouver un défaut ou de la compléter pour la rendre plus juste à nos yeux. La noter, c’est s’offrir la possibilité d’y revenir, de la confronter à nouveau à notre esprit.
Quand je les relis, je vois de nombreux passages qui, même à mes yeux, méritent d’être effacés. Ovide
L’écriture ordonne les pensées : noter les étapes d’un raisonnement complexe évite de s’y perdre, permet de libérer l’esprit, qui n’a plus à les retenir et peut se concentrer sur la poursuite du raisonnement.
Écrire pour soi permet de mieux se connaître, mais nos idées peuvent nous aveugler. Elles nous semblent si justes et évidentes qu’on éprouve rarement le besoin de les remettre en question.
Les destiner à autrui, c’est leur donner l’occasion d’être contestées ou consolidées. Même sans lecteur, on s’oblige à en scruter les contradictions et à en affiner les arguments.
Me peignant pour autrui, je me suis peint en moi de couleurs plus nettes que n’étaient les miennes premières. Montaigne
En cherchant à nous contredire, nous mettons nos propres pensées à l’épreuve : on les affine, on les retravaille ou on les abandonne.
Relire ses écrits en y cherchant des failles est un exercice d’humilité. Si je peux me contredire moi-même, comment prétendre à une vérité absolue ? Démentir certaines de ses idées, c’est également douter de la pertinence de celles qui restent. Si l’on a pu, en relisant, en supprimer certaines, rien ne nous assure qu’en s’y confrontant à nouveau, on n’en écarte pas d’autres.
Je pense avoir les opinions bonnes et saines ; mais qui n’en croit pas autant des siennes ? Montaigne
Je n’écris pas d’abord pour les autres : adapter ses pensées pour plaire aux autres est, pour moi, l’inverse de la réflexion utile.
J’écris pour moi, mais en préparant mes idées à affronter d’autres regards. On construit une forteresse plus solide en anticipant les attaques. Chercher soi-même les failles de ses idées, c’est les rendre plus robustes avant même qu’elles ne soient confrontées. Les soumettre à l’épreuve de la contradiction, c’est aussi les éclairer sous tous les angles et donc les clarifier, y compris pour soi.
Ma pensée se contredit et se condamne elle-même si souvent que c’est pour moi la même chose quand un autre le fait. Montaigne
Confronter une idée au monde permet de la valider. Si aucun argument contradictoire ne me convainc, c’est qu’elle me correspond vraiment et sa légitimité, à mes yeux, n’en sort que renforcée. Une idée ayant résisté à ces confrontations pèse bien plus qu’une idée fraîchement sortie de mon esprit.
Écrire pour soi clarifie les pensées ; les destiner à autrui les rend robustes et limpides.