La beauté de la poésie provient-elle de son incroyable efficacité à transmettre énormément d’émotions en peu de mots ? Notre relation avec l’art sur nous me fascine, en particulier la poésie, et c’est de ce questionnement qu’est née cette pensée.
Mais pour mieux l’appréhender, il est nécessaire de revenir à l’une des origines possibles de la langue qui, même si elle est fausse, a le mérite d’être poétique, intéressante et de nous faire rêver.
La bipédie est probablement l’élément déclencheur de la création des mots et de la langue : avoir les mains libres nous permet de pointer du doigt quelque chose sans que cette action ne nous porte préjudice. Un animal quadrupède peut éventuellement désigner un objet, mais il ne peut pas le faire en faisant autre chose en même temps : cela ne lui vient pas naturellement.
Avoir nos deux bras libres nous permet de désigner à tout moment ce que l’on souhaite. Pour créer un mot, il n’y a besoin que de quelques ingrédients : produire un son unique en désignant une chose et avoir des témoins assistant à la scène. Les témoins doivent être suffisamment intelligents pour pouvoir associer le son à l’objet et le reproduire pour, à leur tour, l’utiliser et le transmettre.
De cette manière, on peut créer un mot au sein d’un groupe d’humains : un mot qui pourra être transmis de génération en génération et entre différentes tribus. Naturellement, les mots les plus utiles à la survie et à la vie se développent.
Une de mes théories est que si les peintures rupestres représentent des animaux plus que des végétaux, c’est que ceux-ci sont plus rares, craintifs et se déplacent. S’il faut d’abord chercher et trouver l’animal, l’apprentissage du mot associé est très difficile : pour enseigner efficacement une langue, on préférerait ne pas compter sur la chance. Aussi, d'un point de vue survie, il serait absurde de risquer sa vie à chercher un tigre pour en enseigner le mot à un enfant, pourtant ce mot est essentiel à la survie du groupe. Le dessin s’impose alors naturellement comme support pour faciliter l’enseignement de la langue.
Plus la langue est riche en mots, plus elle est efficace car elle transmet plus d’informations avec moins d’efforts. Mais la richesse en vocabulaire est à double tranchant : cela rend également la langue plus difficile à apprendre. L’utilité d’une langue dépend d’un effort commun : tout le monde doit pouvoir et vouloir l’apprendre, sans quoi elle n’a que peu d’intérêt.
Dire “tigre” au lieu de “gros fauve jaune à rayures noires et dents aiguisées” ou “chaise” au lieu de “objet à 4 pieds et avec un dossier permettant de s’assoir” est bien plus pratique. Mais dans des cas moins extrêmes, soit parce qu’il s’agit de quelque chose de rare, soit parce qu’il s’agit d’un mot proche, créer un nouveau mot ne vaut peut-être pas le coup : un mot pour dire “chaise rouge” n’aurait pas vraiment d’intérêt de par sa proximité avec “chaise” et la facilité qu’on a à l’exprimer via un assemblage de mots. Créer trop de vocabulaire, c’est prendre le risque d’introduire une difficulté préjudiciable.
Les langues d’aujourd’hui contiennent souvent énormément de mots, mais les locuteurs n’en connaissent qu’une infime partie : la partie la plus utile à leur vie. Certains mots ne sont utiles que pour certaines professions ou certaines régions tandis que d’autres étaient utiles à d’autres époques mais ne le sont plus aujourd’hui. En fonction des pays et donc des langues, ce ne sont pas forcément les mêmes choses qui ont de l’importance : les Inuits disposent de plusieurs mots pour les différents types de flocons mais n’ont probablement aucun mot pour différencier les grands fauves.
Également, la richesse linguistique facilite, selon moi, la réflexion : apprendre des mots que l’on utilisera non pour communiquer mais seulement pour réfléchir peut avoir un intérêt.
La phrase ou le groupe de mots permet d’exprimer ce qui n’a pas de mot propre. La grammaire et la conjugaison permettent, dans une langue bien construite, d’exprimer facilement ce qui n’est pas défini par un mot. Une belle langue permet de créer de belles phrases qui expriment de manière concise ce qu’un simple mot ne peut dire.
Entrons maintenant dans le vif du sujet : selon moi, les citations que l’on se plait tant à relire et à utiliser sont à ce point parlantes pour nous parce qu’elles exploitent la langue merveilleusement bien. En peu de mots, elles transmettent énormément d’informations : ce sont des utilisations très efficaces des mécanismes de la langue.
Les expressions, quant à elles, sont plutôt des raccourcis, des choses complexes que l’on a souvent le besoin d’exprimer mais qui ne possèdent pas leur propre mot. On crée alors des combinaisons de mots qui expriment quelque chose sans forcément de rapport avec les mots qui la composent : c’est une sorte de création d’un nouveau mot à partir de mots déjà existants. On a besoin de connaitre l’expression pour la comprendre ; la simple connaissance des mots la composant ne suffit que rarement à en comprendre le sens.
Si la citation et l’expression compressent, en quelque sorte, les informations, la poésie, elle, compresse les émotions.
Making the simple complicated is commonplace. Making the complicated simple, awesomely simple, that’s creativity. Charles Mingus
Mais l’art ne se contente pas de compresser efficacement les émotions, il est aussi souvent la seule manière d’en exprimer certaines. Le poète, en peu de mots, parvient à faire ressentir ce que la langue ordinaire ne saurait dire : une densité d'émotions qu'aucune autre forme d'expression ne pourrait rendre.
La réponse à toutes mes questions s’endort à mes côtés. Orelsan
Que ce soit un tableau, une sculpture, un film ou un poème, l’art nous submerge d’émotions, l’art nous parle : l’œuvre nous transmet quelque chose de vrai qu’il nous serait impossible de ressentir autrement. L’art nous donne accès à une partie non rationnelle de notre être et bien souvent, l’artiste lui-même n’est pas capable d’expliquer son œuvre. Il y a une part de magie où les explications d’une œuvre ne peuvent pas suffire à décrire les émotions qu’elle nous procure. C’est un peu comme si une muse avait guidé l’artiste pendant sa création, lui faisant faire des choses dont il n’a pas eu conscience, des choses qu’il n’a pas forcément pensées ou des choses profondément enfouies en lui et exprimables qu’à travers l’art.
La langue exprime l’existant et l’ordre tandis que l’art exprime l’inexistant, l’innomable et le chaos. L’art est unique dans le sens où ce qu’il nous transmet ne peut venir que de l’art, il n’y a aucune autre manière de ressentir les choses que l’on ressent devant une œuvre d’art qui nous touche.