Le sommeil

Le sommeil est fascinant. Tous les animaux dorment et ce n’est pas anodin : cela signifie que le sommeil est d’une importance capitale. Passer huit heures par jour amorphe et vulnérable aux prédateurs semble, à première vue, une assez mauvaise idée. Si, malgré cela, le sommeil a été favorisé pendant l’évolution, cela veut dire que les avantages qu’il offre compensent largement ces dangers et cette perte de temps quotidienne : vu l’ampleur du risque, le sommeil a nécessairement une importance énorme.

La nature, par l’évolution, prouve alors qu’il faut le prendre au sérieux et que dormir le mieux possible est primordial.

Mais bien dormir, qu’est-ce que cela veut dire exactement ? Si l’on fait l’impasse sur les problèmes d’insomnie, de stress, d’alcool, d’écran, etc., qui peuvent altérer le sommeil de manière évidente, il reste encore plusieurs choses à considérer.

Aujourd’hui, on nous préconise plusieurs règles, les deux plus importantes étant : “dormir 7 à 9 h par nuit” et “se coucher et se réveiller tous les jours à la même heure”.

Ces conseils sont appuyés par la science, mais il manque, selon moi, un aspect clé : la variabilité. Un peu à l’image de l’alimentation, on raisonne sur une seule journée, sur une journée idéale, et on se contente de la dupliquer encore et encore pour construire la façon de dormir, ou de s’alimenter, optimale.

Mais on prend rarement en compte, peut-être car c’est un plus gros défi scientifique, les écarts épisodiques à ces règles journalières : jeûner une journée, dormir parfois seulement 3 h, se coucher plus tôt que l’heure habituelle après une journée éprouvante, ne pas manger de viande pendant 3 jours.

Pourtant, cette variabilité était présente lors de notre évolution, alors pourquoi ne serait-elle pas bénéfique ? La Nature, par son imprévisibilité, aura logiquement favorisé ceux qui enduraient le mieux ces variations. Ces variations ne nous poseraient donc aucun problème et pourraient même nous être bénéfiques, tant qu’elles restent dans des limites raisonnables. En postulant un rythme identique jour après jour, la science a déterminé la façon de dormir la plus adaptée à ce rythme. Mais elle n’a jamais démontré qu’un rythme fixe était, en soi, l’idéal.

Durant notre évolution, les nuits ininterrompues étaient loin d’être assurées. Les imprévus étaient légion : fuir un danger, veiller pour fêter une chasse, ou récupérer après une journée physiquement éprouvante. Ces variations faisaient partie intégrante de la vie.

On nous présente souvent 8 heures de sommeil comme la durée idéale, mais des études récentes laissent penser que la variabilité, comme celle que la nature nous imposait autrefois, pourrait en réalité être bénéfique. Une routine de sommeil trop rigide ne serait donc pas optimale pour la santé.

Au-delà des avantages physiques potentiels, les bienfaits pour la santé mentale sont considérables. Pour des personnes comme moi, dont la discipline peut parfois se transformer en prison, cette flexibilité offre une libération : celle de pouvoir s’adapter sans culpabiliser, et ainsi vivre pleinement ses relations sociales.

J’ai longtemps été obsédé par mon sommeil. Sortir entre amis me plait beaucoup mais me faisait, presque inconsciemment, culpabiliser de ne pas respecter mes engagements en quantité de sommeil, voire de nuire à ma santé. Je sais que c’est absurde, et je le reconnais volontiers. Pourtant, ces émotions me dépassent souvent : je ne les maîtrise pas comme je le voudrais.

Cette approche évolutive, que je viens de décrire, n’est plus une simple hypothèse : des études scientifiques commencent à la confirmer. Cela me permet d’y croire et d’adopter cette approche antifragile : l’exposition épisodique au chaos devient une règle à suivre. Je ne culpabilise plus, bien au contraire : je cherche désormais à introduire de la variabilité dans mes nuits, car je n’en vois plus que les avantages.

Je regrette d’avoir besoin de cette justification pour oser sortir le soir, mais c’est un fait : mes habitudes finissent parfois par m’aveugler. Ma grande discipline, qui m’apporte tant, génère aussi ces blocages.

Comme souvent, écrire ancre en moi la réflexion. Maintenant que cette règle fait partie de moi, elle sera plus facile à suivre : la respecter, c’est justement ne pas respecter, du moins pas toujours, un horaire de coucher et de lever strict.

Une dernière chose à souligner : l’importance de tester par soi-même. Nos habitudes de sommeil sont souvent figées : horaires fixes, rituels immuables. Déroger à ces règles peut faire peur, comme si changer ce qui “fonctionne” était risqué. Pourtant, expérimenter coûte peu : quelques nuits moins bonnes, c’est négligeable sur une vie entière. Mais si l’expérience est concluante, les bénéfices, eux, nous suivent pour toujours.

Pendant des années, je me suis couché de manière à passer 8 h 30 au lit, me réveillant souvent plus d’une heure avant mon réveil, à somnoler sans vraiment me rendormir. J’ai finalement osé essayer de me coucher une heure plus tard. Résultat ? Une heure de journée gagnée chaque jour, sans perte d’énergie. Même en cas d’échec, le coût aurait été négligeable. Mais l’expérience a réussi et ce gain est inestimable.

Le sommeil ne se réduit pas à la durée : caféine, sport, écrans, activités, douche froide… Chaque paramètre compte et mérite d’être exploré. Les conseils des autres peuvent inspirer, mais seule l’expérimentation personnelle permet de construire le sommeil qui nous convient.

Tester un coucher plus tardif, supprimer la caféine après 14 h, ou remplacer 30 minutes de sommeil par une marche matinale : ces ajustements, même minimes, peuvent révéler des bénéfices insoupçonnés. Ne laissez pas la peur de quelques mauvaises nuits vous empêcher de trouver votre meilleure façon de dormir.

Ce qui se passe la nuit détermine qui vous serez le jour.