C’est folie de rapporter le vrai du faux à notre suffisance. Montaigne
Il arrive qu’on qualifie de “stupides” ou d'“irrationnelles” les croyances qui diffèrent des nôtres : “C’est stupide de croire ça”, “Tu crois vraiment à ces conneries ?”.
Nous pensons tous avoir raison, tous détenir la vérité : ce qu’il faudrait faire pour telle ou telle chose, ce qui est réel ou imaginaire. Mais cette vérité, personne ne la connait.
Tout ce qui nous semble étrange, nous le condamnons. Montaigne
Pour ce qui n’est pas prouvé (ou pas prouvable), et donc soumis à notre interprétation, affirmer détenir la vérité relève d’une confiance excessive. C’est croire que notre vision du monde est parfaite, voire omnisciente. Croire en l’infaillibilité de sa propre vision est une croyance bien plus absurde que celles que l’on critique.
La seule certitude est qu’il n’y a rien de certain, et qu’il n’y a rien de plus misérable et de plus orgueilleux que l’homme. Pline l’Ancien
Nous sommes souvent tentés de nous moquer des croyances d’autrui lorsqu’elles nous semblent infondées ou qu’il n’y a pas de preuve les confirmant.
Se moquer d’une vieille croyance est bien plus irrationnel que d’y croire. Une croyance transmise sur plusieurs générations témoigne d’une longévité qui, sans être une preuve absolue, suggère une utilité réelle : ceux qui l’ont adoptée ont survécu et l’ont transmise.
Ce qui permet de survivre est rationnel. Nassim Taleb
C’est folie de mépriser ce dont on ne conçoit pas l’utilité, ou ce dont l’utilité n’a pas encore été démontrée. Une absence de preuve d’utilité n’a rien à voir avec une preuve d’inutilité.
C’est une hardiesse dangereuse de conséquences, […], de mépriser ce que nous ne concevons pas. Montaigne
Une croyance transmise de génération en génération a tout intérêt à continuer à être transmise même si son utilité réelle n’est pas visible. Abandonner une telle croyance comporte souvent plus de risques que de la conserver. Si elle existe depuis des générations, ce n’est sans doute pas pour rien.
Si tu crois, l’instruction de la vie honorable et heureuse sera brève. Quintilien
Cela ne signifie pas que toute croyance soit vraie, mais que son rejet systématique, par méconnaissance, comporte souvent plus de risques que sa conservation.
Admettre qu’une croyance peut servir, sans exiger qu’on en prouve l’utilité, est une forme de sagesse. Car la sagesse ne consiste pas à tout croire, mais à reconnaître que notre propre incertitude est la seule certitude.
Ce que je sais, c’est que je ne sais rien. Socrate
Mais si le mépris est une erreur, la conservation aveugle en est une également. Comment alors aborder les croyances avec justesse ?
Les sociétés reposent sur des croyances partagées. Les droits de l’homme, les lois, l’argent : toutes ces choses n’existent que parce que l’on accepte d’y croire.
Toute règle édictée n’a pas survécu : si elle a émergé, c’est qu’elle répondait à un besoin de son époque, avant de s’effacer quand ce besoin a disparu. **Les croyances peuvent et doivent bien sûr évoluer, mais il faut chercher à comprendre pourquoi elles existent avant de les remettre en cause. Comprendre l’origine et l’intérêt d’une croyance est le premier pas vers la recherche d’une alternative.
Mais la raison qu’on donne à leur existence n’est souvent qu’une hypothèse : les croyances, surtout les plus anciennes, résistent à une explication simple. On peut théoriser leur utilité mais sans certitude : la changer ou l’abandonner reste alors un gros risque.
Je crois à l’ancien temps et je l’aime. Confucius
L’enjeu est de concilier deux dynamiques : d’un côté, la conservation des croyances, qui assure ordre et stabilité ; de l’autre, leur remise en question, qui engendre à la fois progrès et chaos.
Le conservateur doit se rappeler que toute croyance fut d’abord un acte de création, une rupture avec l’ancien et qu’elle a, elle aussi, remplacé une autre croyance.
Le progressiste, lui, gagnerait à admettre que les croyances ne sont pas arbitraires : elles ont émergé pour combler un manque. C’est uniquement en saisissant ce manque qu’on peut espérer les transformer.
Comprendre les croyances, sans mépris ni rejet, est le seul moyen de les faire évoluer sans tout détruire.