La linéarité

Naïvement, on raisonne souvent comme si le monde fonctionnait de manière linéaire, que l’effort fourni serait directement proportionnel aux résultats.

Pourtant, notre vie foisonne d’exemples nous prouvant que ce n’est que rarement le cas. Faire 4 h de sport d’affilée n’est évidemment pas 2 fois mieux que de faire 2 h. Boire 2 cafés ne donne pas 2 fois plus d’énergie qu’un seul. Lire 2 fois le même livre n’a pas le même impact que de lire 2 livres. Ce qui se comporte de manière linéaire est l’exception.

La lecture d’un texte 2 fois est plus profitable que de lire 2 choses différentes une seule fois. Nassim Taleb

Mais dans le monde du travail, il semble admis que travailler deux fois plus de temps apporte deux fois plus de résultats. Est-ce qu’une journée de 8 h de travail est vraiment équivalente à deux journées de 4 h ? Cela peut sembler logique à première vue, pourtant il s’agit encore d’une approximation linéaire grossière, issue sans doute du monde de l’industrie.

Selon moi, dès lors qu’un humain est le facteur limitant sur la production, considérer que le nombre d’heures et la production évoluent ensemble linéairement est absurde. Nous sommes tous différents, nous avons tous nos façons de travailler, une efficacité propre et des particularités. Si cette linéarité de 4 à 8 h est peut-être valable pour quelques individus, elle n’a aucune raison de l’être pour tout le monde.

Aujourd’hui, dans bon nombre de métiers, plutôt que de payer à la tâche ou à l’accomplissement, on préfère acheter les heures de quelqu’un sans avoir aucune notion de la qualité de ce temps. Pourtant, il est évident qu’une heure d’une personne qui travaille 16 h par jour en se privant de sommeil n’équivaut pas à une heure de la même personne qui ne travaille que 4 h par jour et se repose le reste du temps.

Selon moi, cette approximation grossière provient principalement de la révolution industrielle. Dans le travail à la chaîne, la machine impose le rythme : le facteur limitant n’est plus l’humain mais la vitesse de la chaîne. Si le rythme de la machine peut être soutenu par le travailleur, alors la relation entre le temps de travail et les résultats est effectivement linéaire : le temps travaillé est équivalent à la productivité.

Le salariat moderne se calque sur cet héritage industriel : le contrat du salarié est défini par un temps de travail hebdomadaire plutôt que par des tâches à accomplir. Ce qui s’appliquait, avec raison, dans le travail à la chaîne en usine s’applique désormais, à tort, dans la grande majorité des emplois : le travailleur moderne est considéré comme l'ouvrier d'usine et pas comme le masseur, le coiffeur ou l'artisan. Le patron paie l’employé pour son temps bien plus que pour ses accomplissements : ne pas “faire ses heures” est un motif de licenciement tandis que “ne rien faire pendant ses heures” ou “ne pas être à fond pendant ses heures” n’en sont pas.

Nous sommes devenus une civilisation fondée sur le travail, mais pas le travail “productif” : le travail comme fin et sens en soi. David Graeber

Il faut reconnaître un avantage à ces contrats en heures : le salarié sait précisément quelle quantité de sa liberté il vend lorsqu’il signe son contrat de travail. Pour un travail à la tâche, il est bien plus difficile de vérifier si les deux parties respectent les termes du contrat.

Selon moi, en supposant un repos adéquat et une ardeur au travail identique, une heure dans une journée de 4 h a bien plus de valeur qu’une heure dans une journée de 8 h. Pour autant, on imagine sans peine que travailler 8 h, même si chaque heure est moins efficace, produira quand même plus que travailler seulement 4 h : certes, on ne double pas la productivité mais on l’améliore quand même.

Aussi évident que ça puisse paraître, pour moi, ce n’est en réalité que rarement le cas. Cela impose plusieurs prérequis qui sont loin d’être acquis la plupart du temps : le travail doit plaire à l’employé, ne pas l’ennuyer et les tâches à accomplir doivent être sans limite. Si ces conditions sont réunies, les 4 premières heures seront aussi efficaces que si la journée n’avait duré que 4 heures et les heures suivantes, certes moins productives à cause de la fatigue accumulée, apporteront tout de même leur pierre à l’édifice.

Mais si le travail ne plait pas ou est ennuyeux, la perspective de devoir y passer 8 heures par jour endigue notre investissement et rend chaque heure, dès la première, peu productive. Y passer seulement 4 heures, sacrifier une demi-journée plutôt qu’une journée entière, pourrait alors nous rendre plus enclins à tolérer cet effort et, de fait, rendre ces heures plus efficaces.

Quand les tâches que l’on a à accomplir sont limitées, on cherche souvent à utiliser l’intégralité du temps dont on dispose pour les réaliser. C’est humain, on veut éviter l’ennui et ne pas se retrouver sans rien à faire tout en étant contraint de rester au bureau. Au sein des entreprises, on dit souvent que lorsqu’une tâche doit être accomplie rapidement, il faut la confier à l’employé le plus chargé et surtout pas à celui qui n’a rien à faire. L’ennui nous effraie : moins il y a de choses à faire, plus on prend notre temps pour les faire.

À mon humble avis, cette idée de linéarité dans le travail, héritée de la révolution industrielle, n’a pas sa place dans le monde moderne. On peut la justifier éventuellement pour les métiers où le rythme est imposé par des contraintes extérieures : la chaîne de production en industrie, les clients dans un magasin, etc. Mais dès lors que l’employé impose le rythme, acheter du temps est, selon moi, bien moins intéressant que d’acheter un acte.

C’est d’ailleurs la manière la plus naturelle de commercer : on achète un objet, pas le temps qu’il a fallu pour le faire. Avant l’accès au temps via les cloches dans les villes puis les horloges, les montres et enfin les téléphones, on n’avait pas d’autre choix que de payer la tâche plutôt que le temps.

Payer au temps les métiers du savoir, qu’il y ait une tâche précise ou non, est, pour moi, un manque de confiance et une illusion de contrôle. Les travailleurs du savoir peuvent penser à ce qu’ils veulent : les contraindre à rester dans un lieu précis pendant 8 heures ne les oblige en rien à utiliser leur cerveau pour l’entreprise.

Pour un travail physique, la plupart du temps, payer à la tâche a également plus de sens. Même si, dans certains cas, la tâche est directement corrélée avec le temps, comme pour le travail à la chaîne : il y a alors une équivalence entre les deux.

Le travail horaire rassure l’employeur : le temps qu’il a acheté chez les gens lui appartient réellement, il peut les contraindre à rester dans un lieu précis pendant un certain nombre d’heures. C’est sans doute rassurant pour lui mais ce n’est pas synonyme de productivité.

La quantité de travail que l’on peut accomplir dépend moins du temps passé sur la tâche que de l’attrait, de l’urgence, de la reconnaissance et de la discipline.

Pour les travailleurs indépendants, il y a une certaine mode de hustle culture qui consiste, dans l’absolu, à travailler le plus possible. Mais est-ce que se contraindre à travailler sans arrêt apporte plus à nos vies, nos carrières et nos aspirations que de prendre le temps de flâner ou de se relâcher plusieurs heures par jour ?

Le travailleur indépendant, aveuglé par le monde du travail salarié, ne peut s’empêcher de juger sa réussite avant tout par le nombre d’heures qu’il a travaillées : s’il a mis les heures et que le succès ne vient pas, il va blâmer uniquement la malchance. En maximisant les heures travaillées, il pense avoir mis toutes les chances de son côté pour réussir.

Mais ce qu’on oublie, c’est que ne pas travailler n’est pas équivalent à “ne rien faire” : on vit notre vie, une vie qui nous inspire et nous construit. C’est peut-être ces moments qu’il nous manque pour vraiment réussir et avoir du succès : garder du temps pour le loisir, pour le jeu, n’est pas une perte de temps.

Croire en la linéarité du travail, c’est se priver de liberté sans raison.

Le sens

L’éloignement croissant entre le travail et ses fruits est l’un des problèmes du travail moderne. Ne pas voir l’impact concret de son labeur, ne pas en recueillir les bénéfices, est une épreuve difficile à endurer : l’argent ne compense pas le sens.

Dans une petite entreprise, on a encore la chance de voir le lien entre le travail effectué et son impact. Mais dans une grande structure, rares sont ceux qui savent à quoi sert exactement ce qu’ils font. La spécialisation, qui nous permet de construire des choses de plus en plus complexes, montre alors ses limites.

Historiquement, le travail et les résultats étaient directement liés : le médecin voit son patient guérir, l’agriculteur récolte ses champs, le maçon observe son bâtiment s’élever. Certes, ces métiers existent encore, mais ils ne sont plus majoritaires.

La plupart des emplois modernes impliquent des tâches dont les fruits sont abstraits ou si éloignés qu’ils en deviennent invisibles. Un cadre d’une multinationale ignore souvent l’impact réel de son travail, tout comme un ouvrier en chaîne de production ne voit que rarement le produit fini. La modernité est souvent synonyme de complexité, complexité qui exige des individus spécialisés. Mais cette spécialisation, bien que nécessaire, éloigne inévitablement le travail de ses fruits.

Cette perte de sens, surtout présente dans des métiers de bureau dont on est en droit de questionner l’utilité réelle, peut se retrouver dans énormément d’autres emplois. En fonction de la nature du travail effectué et de l’entreprise, la perte de sens peut avoir plusieurs degrés :

Dans le pire des cas, on ignore totalement à quoi contribue notre travail. Parfois, on cerne l’apport de son effort, mais on peine à en évaluer l’utilité de notre contribution sur le produit final. La perte de sens persiste quand on sait ce que l’on a contribué à produire, mais que l’on doute de son utilité réelle. Enfin, on sait parfois que la chose est utilisée, qu’elle a servi à quelqu’un, mais on craint qu’elle ne soit pas bénéfique pour la société.

La plupart des métiers de bureau tombent dans un de ces cas-là. Comment s’étonner alors que de plus en plus de gens se posent des questions sur ce qu’ils font ?

On masque souvent ce vide grâce à des indicateurs chiffrés : délais, productivité, ventes. Ces chiffres donnent une illusion de progression, mais ils ne remplacent pas ce qui compte vraiment : un remerciement sincère, un sourire, ou la certitude d’avoir contribué à quelque chose de concret. L’homme est un être social, et aucun chiffre ne compensera jamais notre besoin de reconnaissance.

Les emplois modernes vides de sens et la multiplication des loisirs ont émergé en parallèle. Privés de gratification humaine au travail, nous cherchons à la retrouver le soir ou le week-end : émotions devant des séries, défis dans les jeux vidéo, ou illusions de lien sur les réseaux sociaux. Mais pour moi, ces distractions ne sont qu’un pansement sur une blessure plus profonde : l’absence de sens dans notre quotidien professionnel. Sans elles, le mécontentement serait insupportable, et la remise en question, inévitable.

Être salarié nous prive de la liberté de nos journées. Le manque de sens dans le travail, lui, nous prive de celle de nos soirées et week-ends. On croit choisir nos activités en dehors du boulot, mais en réalité, on ne choisit que celles qui nous permettent d’oublier que ce que l’on fait au quotidien n’a pas de sens.

Quand on renonce à ces distractions compensatrices, un sentiment de vide ou de manque surgit. Trouver un travail qui a du sens ne sauve pas seulement nos journées : il libère aussi nos soirées et nos week-ends. Dès que l’on accomplit quelque chose qui compte pour nous dans la journée, le besoin de combler ce vide disparaît. Notre soirée n’est plus une lutte pour oublier le manque de sens, mais devient du temps libre : on peut alors se consacrer, sans éprouver le moindre manque, à un projet, une passion, ou simplement à ce qui nous plaît sur le moment.

Les vieux métiers sont ceux où le sens semble le plus évident, mais ils peuvent en être privés selon la manière dont on les exerce. Un médecin qui enchaîne les consultations sans prendre le temps d’échanger avec ses patients finit par remplacer l’humain par les chiffres et risque de perdre le sens de sa mission. De même, un agriculteur obsédé par la maximisation de sa production au point de négliger ses bêtes, de ne plus arpenter ses champs ou ses vergers, court le même risque.

Les agriculteurs, peu nombreux, subissent une pression immense : produire assez pour nourrir une population de cadres occupés à des métiers souvent vides de sens. Et parfois, cette course à la production les pousse à sacrifier le sens même de leur métier.

Quand on achète un produit français en supermarché, seulement 7 % du prix revient à l’agriculteur. Pour un produit importé, c’est encore moins. Entre l’agriculteur et le consommateur se trouve toute une chaîne de métiers : conditionnement, transport, vente. Cette chaîne complexe d’approvisionnement permet aux cadres de vivre en ville et d’exercer des emplois vides de sens dont le seul bénéfice est d’augmenter le PIB, ce chiffre qui ne dit rien du bien-être ou du bonheur des habitants.

Mais pourquoi tout ça ? Est-ce que ces métiers modernes nous apportent vraiment beaucoup ? Est-ce que ce que nous apporte la modernité justifie cette perte de sens au quotidien ?

On me répondra : « La médecine ! Avant, les gens mouraient à 30 ans. » Certes, certaines avancées sont à conserver : l’hygiène, la médecine, l’énergie, la technologie… Mais aussi utiles soient-elles, elles ne reposent que sur une infime partie des métiers modernes.

Et le reste ? Beaucoup de choses inutiles, voire nuisibles : bureaucratie excessive, marketing, avocats d’affaires… pour n’en citer que quelques-unes.

Le changement commence par soi. Quand le mal-être s’installe, modifier son cadre de vie ou choisir un métier qui a du sens pour nous peut être une réponse. En incarnant au quotidien ce qui nous semble essentiel, ce qui nous rend heureux, on agit déjà pour le monde. Et si chacun faisait de même ?

La concentration

On a perdu notre capacité à ne faire qu’une seule chose à la fois.

Quand je croise quelqu’un absorbé pleinement par une seule activité, cela me frappe tant c’est devenu rare. Que ce soit en marchant, en travaillant, en mangeant, en regardant un film ou en cuisinant, nous cumulons presque systématiquement plusieurs occupations en parallèle.

On travaille la musique aux oreilles, la messagerie ouverte, plusieurs écrans sous les yeux et le téléphone à portée de main. On marche avec un casque sur les oreilles tout en jetant un œil à nos messages. On voyage le nez dans un livre ou les yeux rivés sur un film. On mange devant une vidéo ou la télé, on cuisine avec la radio en fond. Même devant un film, on ne résiste pas à l’envie de consulter son téléphone.

J’ai moi aussi longtemps fonctionné ainsi : sport en regardant YouTube, marche toujours accompagnée d’un podcast, travail avec une musique en fond. À mon sens, je le faisais pour deux raisons principales. D’abord, cela permettait d’éviter l’ennui en ayant une activité de fond prête à prendre le relais dès que mon attention faiblissait. Ensuite, et c’est plus insidieux, cela donne l’illusion d’une productivité démultipliée. Faire plusieurs choses à la fois pourrait théoriquement nous permettre un meilleur usage de notre temps : écouter un podcast en faisant du sport pour allier effort physique et apprentissage, ou manger devant la télé pour prolonger la détente après une journée de travail.

Ne faire qu’une seule chose donnerait alors l’impression de perdre du temps. Mais, selon moi, c’est trompeur.

Si vous avez besoin d’écouter de la musique en marchant, arrêtez de marcher et, s’il vous plait, arrêtez d’écouter de la musique. Nassim Taleb

Le monde d’aujourd’hui est multitâche : en ville, au travail, ou chez soi, notre esprit est sans cesse sollicité, attiré dans toutes les directions par une surcharge de stimulations.

Pour beaucoup, certaines activités ne peuvent même plus s’exercer seules. Écouter de la musique ou un podcast sans rien faire d’autre semble impensable. Je le sais car je l’ai vécu : on s’ennuie, on a l’impression de perdre notre temps.

J’ai longtemps accusé les distractions modernes d’être la cause de ce déficit moderne de concentration. Sans pour autant leur jeter des fleurs, je me rends compte aujourd’hui que le vrai problème n’est pas là. La difficulté croissante à nous consacrer pleinement à une seule chose est bien plus problématique : ce qui fait le poison, bien plus que la distraction elle-même, c’est d’en faire plusieurs à la fois.

Mais cela peut sembler paradoxal : faire deux choses à la fois, ne serait-ce pas être deux fois plus efficace ?

En cas d’urgence, peut-être. Et encore, c’est loin d’être une certitude, car diviser son attention, c’est aussi diviser sa concentration, et donc réduire l’efficacité sur chacune des tâches.

Mais le vrai problème apparaît quand cette habitude devient systématique : à force de tout faire en parallèle, on perd peu à peu la capacité à se concentrer pleinement sur une seule chose. Une tâche exigeante, nécessitant une attention totale, devient alors non seulement difficile, mais aussi d’un ennui insupportable.

Cette concentration est, pour moi, la capacité perdue qu’il nous faut absolument chercher à retrouver. Dans un monde où les stimulations sont omniprésentes et toujours à portée de main, l’enjeu ne serait alors pas de les supprimer, mais de réussir à n’en faire qu’une seule à la fois.

Bien sûr, toutes les activités ne demandent le même niveau de concentration. Mais mon point est le suivant : la règle fondamentale, celle qui sert de socle à toutes les autres, c’est de toujours ne faire qu’une seule chose à la fois.

Je ne m’empêche pas pour autant de discuter en mangeant avec des amis ou lors d’une balade en bonne compagnie. Mais quand il n’y a que moi dans l’équation, je me limite, dans la mesure du possible, à une seule tâche. Ce travail sur moi-même, difficile au début, m’a permis de retrouver cette capacité à me concentrer sur un projet exigeant ou une tâche fastidieuse, comme l’écriture, pendant plusieurs heures sans interruption.

Restaurer cette capacité repose sur des changements simples, mais qui, vous le verrez, sont difficiles à supporter au début : un sentiment de vide s’installe, on s’ennuie alors même que l’on fait quelque chose. Quelques exemples de ces changements : se limiter à un seul écran, désactiver les notifications, ne pas écouter de musique ni de podcast en faisant autre chose, manger ou cuisiner en silence, faire du sport sans distraction.

La concentration peut aussi s’entraîner par la méditation : se focaliser plusieurs minutes sur sa respiration, et rien d’autre, est peut-être l’exercice le plus difficile, mais aussi le plus efficace pour “muscler” son attention. Si l’on parvient à se concentrer sur quelque chose d’aussi barbant que sa respiration, alors on peut y parvenir pour n’importe quelle autre tâche.

L’intensité de la distraction a un impact majeur sur notre capacité à nous concentrer. Pour reprendre l’habitude de lire, on ne commence pas par Spinoza, mais par un manga. Il en va de même pour la concentration. Commencer directement par la méditation, c’est risquer d’abandonner face à une trop grande difficulté. Mieux vaut y aller étapes par étapes : se concentrer pleinement sur un jeu vidéo d’abord, puis une série, ensuite un film, et enfin un livre.

D’expérience, je considère le jeu vidéo comme la distraction la plus accessible pour s’y concentrer, si l’on met de côté les réseaux sociaux, dont nous parlerons plus tard. Même à l’époque de ma vie où je n’arrivais plus à me concentrer sur des tâches exigeantes, je pouvais encore jouer pendant des heures sans autre activité en parallèle.

La première étape est de réussir à se concentrer, peu importe l’activité. C’est seulement après que l’on peut s’atteler à le faire sur des tâches de plus en plus ennuyeuses : moins la tâche sur laquelle on parvient à se focaliser est stimulante, plus notre capacité de concentration devient universelle jusqu’à pouvoir méditer sans ressentir le moindre ennui.

Attention cependant à certaines distractions, celles qui exploitent précisément notre incapacité à nous concentrer. Je pense bien sûr aux réseaux sociaux, comme TikTok, Instagram ou encore Twitter et LinkedIn. Se contenter de scroller sur TikTok sans rien faire d’autre, ce n’est pas de la concentration : la nature même de l’application repose sur l’évitement de l’ennui par un flux constant de changements. Ne faire “que” du TikTok, c’est l’inverse de se concentrer sur une seule tâche.

Souvent, cette alternance des tâches n’est même pas consciente. Par automatisme, sans même qu’on s’en rende compte, on ouvre notre boîte mail ou on consulte notre téléphone. Et c’est peut-être cet automatisme qui est le plus difficile à vaincre, car il est ancré en nous, à un niveau presque inconscient.

Des solutions simples existent pour le démasquer : ne pas garder son téléphone à portée de main, ou ajouter un délai de quelques secondes avant l’ouverture de sa boîte mail. Des gestes simples, mais qui suffisent à révéler une distraction avant même qu’elle ne se produise.

Il faut combattre les passions avec violence et non avec subtilité. Fabianus

Avant de chercher à se passer de certaines distractions, on préférera commencer par limiter leurs usages simultanés : c’est, pour moi, la première étape essentielle pour retrouver cette capacité de concentration qui nous apporte tant. Pouvoir se concentrer sur n’importe quoi, c’est à la fois pouvoir tout faire mais aussi profiter pleinement de chaque moment, sans avoir besoin d’un bruit de fond permanent.

Culpabiliser

La hustle culture a longtemps été pour moi un modèle d’éthique du travail. Je croyais que la réussite passait nécessairement par la contrainte : que la seule voie possible pour accomplir de grandes choses, c’était de se forcer à travailler. Aujourd’hui, je me dis que m’en éloigner a plus de sens. Pour un écrivain, se forcer à écrire n’a de sens que si c’est mesuré. Créneaux horaires ou objectifs peuvent aider, mais ne doivent jamais devenir une obligation, au risque de devenir contre-productifs.

L’efficacité tue la noblesse, l’élégance, la vigueur et l’héroïsme de la vie. Mais elle tue aussi l’efficacité. Nassim Taleb

Est-ce qu’un écrivain qui a besoin de ces méthodes est un vrai écrivain, un passionné ? Ou plutôt un entrepreneur qui produit selon un rythme imposé, et non selon son propre désir ?

J’écris par plaisir et pour partager des idées qui me parlent, pas pour devenir riche. Dans cette optique, la vision de Nassim Taleb me semble la plus saine : écrire quand l’envie me prend, sans m’imposer de créneaux, en écoutant l’inspiration. Aborder un sujet par envie, non par obligation. Travailler sans s’épuiser, en levant parfois le nez du guidon.

Un écrivain débutant, qui écrit par passion, se retrouve dans une impasse s’il associe la réussite à un travail constant. S’il se convainc que cette constance lui permettra d’en vivre un jour, il basculera dans le travail méthodique : des heures fixes, des objectifs quotidiens, un rythme imposé. Le seul moment où il pourrait découvrir ce qu’est vraiment le métier d’écrivain, il le transforme en une activité prévisible et industrialisée, sans doute à l’image du métier qu’il pratique à côté. Et il risque alors de se dégoûter de l’écriture.

Pour moi, tous ces objectifs, comme 2 000 mots par jour ou deux heures d’écriture chaque matin, relèvent d’une forme d’industrialisation de l’écriture. Et si j’aime tant ce métier, c’est parce qu’il ne ressemble à aucun autre. Dans sa forme la plus pure, il échappe à l’industrialisation.

Après tout, "all is material" : s’enfermer dans une seule tâche en excluant tout chaos extérieur est absurde. Se focaliser avec une telle intensité sur ce qui semble optimal à un instant donné peut bloquer toute remise en question, et devenir contre-productif. On limite ainsi son esprit en l’empêchant d’explorer d’autres pistes, et on se prive de la richesse des digressions mentales, qui font souvent émerger des idées inattendues. Pour avoir des choses à raconter, l’écrivain doit s’écouter et éviter de trop se brider.

Pour moi, la relation avec le travail doit rester saine et peu contraignante. Bien sûr, cela ne fonctionne que pour quelqu’un qui a surmonté ses addictions, et ces personnes sont de plus en plus rares dans le monde moderne. Pour l’addict, les contraintes peuvent être une étape nécessaire, non pas pour se forcer à travailler, mais pour lutter contre ses addictions.

Culpabiliser de ne pas avoir travaillé n’a aucun sens. Si culpabilité il doit y avoir, ce serait plutôt celle d’avoir gaspillé son temps sur des distractions inutiles.

Si je n’ai pas travaillé mais que je ne regrette pas ce que j’ai fait, et que j’ai l’impression d’avoir agi pour mon bien, alors il n’y a absolument aucune raison de culpabiliser.

Ce qui nous sied le mieux, c’est ce qui nous est le plus naturel. Cicéron

Ce qu’il faut éviter, c’est de remplacer une activité épanouissante par une distraction stupide. Mais il ne faut pas confondre cela avec l’obligation de travailler en permanence. "All is material" : l’écrivain, quelle que soit son occupation, contribue à ses écrits. Sa vie est sa source d’inspiration : se contenter de travailler sans s’ouvrir au monde finira par appauvrir ses pensées.

Nos actions doivent être alignées avec nos principes : ne rien faire qui les trahisse. Après, que ce soit travailler, lire ou regarder une vidéo, peu importe… tant qu’on ne se sent pas pathétique ensuite.

Nous sommes faits pour la variété, pas pour l’acharnement sur une seule tâche. L’acharnement risque de nous dégoûter, de brider notre pensée, et donc de nuire à sa qualité.

Depuis que j’ai vaincu mes addictions modernes, écrire est devenu l’un de mes passe-temps favoris. Et si la vie n’était qu’une succession de passe-temps, contribuant tous à un ensemble, sans distinction entre travail et distraction ?

Me forcer à pratiquer un passe-temps est absurde : je risque soit de m’en dégoûter, soit de produire quelque chose de médiocre, simplement parce que je ne suis pas dans le bon état d’esprit pour m’y adonner.

Vous serez civilisé lorsque vous serez capable de passer une longue période de temps sans rien faire, sans rien apprendre, sans rien approfondir et sans éprouver le moindre remords. Nassim Taleb

Écrire régulièrement, oui. Me forcer à le faire chaque jour, non. M’en vouloir si l’envie ne vient pas, non.

L’essentiel, c’est de savoir différencier l’envie de la résistance. Et aujourd’hui, je me fais confiance pour ça. On verra si j’ai raison de me croire…

Ne pas travailler, ne rien faire, ce n’est pas du temps perdu : c’est simplement la vie. Ce que nous apportent ces moments sans travail est probablement bien plus bénéfique pour le produit final que si on avait utilisé ces heures pour se forcer à bosser. Travailler plus d’heures peut donner un résultat moins bon. Et ce ne sont pas seulement les heures supplémentaires qui sont moins bonnes, mais toutes les heures de travail.

Moins c’est mieux, et c’est en général plus efficace. Nassim Taleb

En écrivant ces lignes, je sens quelque chose en moi. Est-ce que je me mens à moi-même pour me faciliter la vie ? Ou est-ce que cette réflexion est sincère, le fruit d’une pensée aboutie ?

Je me demande si mon côté hustle ne me souffle pas que mon cerveau tente de me manipuler, alors qu’en réalité, ma réflexion est raisonnée. Ou peut-être est-ce l’inverse : ce côté hustle ne serait pas une simple influence, mais bien une partie de moi, et c’est mon cerveau qui cherche à me duper pour se reposer.

Faire preuve de raison à l’égard de lui-même, être humain à une époque d’inhumanité, libre au sein de l’hystérie collective. Stefan Zweig

Relire ces idées plusieurs fois, quand je me sentirai différemment, me permettra de voir si je reste cohérent dans ma vision des choses ou si la fatigue me fait changer complètement d’avis.

Quitter Paris

J’ai décidé de quitter Paris. Parisien de naissance, c’est cette ville que je connais le mieux, c’est elle que je quitte, et c’est d’elle que je parle même si ce que j’en dis pourrait s’appliquer à bien d’autres grandes villes.

Je troque une ville contre un village, un bureau contre des vignes, un métier du savoir contre un métier manuel. Je quitte le bruit pour le silence, le béton pour la verdure, une foule d’inconnus pour quelques visages familiers. Je laisse derrière moi les gratte-ciel pour retrouver le ciel, la publicité pour la tranquillité, la consommation pour la raison. Un balcon devient un jardin, la culture cède la place à la nature, et l’emploi, enfin, à la liberté.

J’ai besoin de mettre des mots sur ce que Paris me fait. De revenir sur ces dernières semaines, partagées entre Paris et Mailly-Champagne. Qu’ai-je constaté ? Quels regrets, quelles craintes ?

À Paris, quand je rentre du bureau, j’ai l’envie irrépressible d’acheter quelque chose, peu importe de quoi il s’agit. Je ne cède pas toujours, mais la tentation est là, tenace. Mais cette pulsion disparaît dès que je me retrouve loin de la ville, dans un village par exemple.

D’où vient-elle ? J’ai plusieurs pistes : l’influence des publicités, le manque de sens dans mon métier, ou encore la simple proximité des magasins.

En ville, on est baigné dans les publicités : panneaux, bus, boutiques, vitrines… Nos yeux sont sans cesse sollicités par des incitations à consommer. Même en étant conscient de ce mécanisme, même en me méfiant des tentations ciblées, je crains que leur effet diffus ne persiste, me poussant à acheter quelque chose.

C’est une réalité amère : le marketing exploite nos réflexes primaires, et nous n’y pouvons pas grand-chose. Limiter notre exposition serait une solution, mais en ville, c’est presque mission impossible. La seule échappatoire ? Quitter les grandes villes. Ou bien lutter quotidiennement contre nos instincts… mais est-ce vraiment une vie ?

Il me reste quelques jours à travailler comme ingénieur avant de me lancer : réaliser mon rêve de devenir vigneron. Cette phase de transition m’a déjà détaché de ce que je considère comme mon ancien métier. Je n’y trouve plus aucun sens.

Peut-être qu’après une journée vide de sens, l’envie d’acheter devient un substitut : un réconfort illusoire, une façon de combler ce vide. Si la consommation compense l’absence de sens, cela expliquerait pourquoi on assiste, en parallèle, à la prolifération des bullshit jobs et des produits de consommation.

La proximité des magasins influence aussi la consommation : 20 minutes de trajet pour y accéder ne sont pas comparables à un passage devant la porte, où il suffit de franchir le seuil. Peut-être que cette barrière temporelle et spatiale freine la consommation.

Il m’est arrivé de marcher longtemps pour rejoindre un magasin. Arrivé sur place, l’envie d’acheter avait disparu : le trajet, sans que je m’en aperçoive, avait dissipé ma pulsion. Une envie soudaine, sous le coup de l’émotion, ne dure souvent que quelques minutes avant que l’on ne retrouve son état normal.

C’est sans doute un mélange de ces trois raisons qui me pousse à consommer. Mais peu importe, l’important c’est que ce sont mes émotions, et non ma raison, qui me contrôlent. C’est dur à admettre, mais la comparaison est flagrante : à la campagne, l’idée d’acheter ne me traverse même pas l’esprit, alors qu’en ville, chaque soir ou presque, je ressens ce besoin.

C’est surtout en comparant que je mesure à quel point mes émotions me dominent. Ce n’est pas une envie réelle, mais simplement un produit dérivé, une conséquence de la vie urbaine. Vivre en ville, pour moi, c’est consommer plus que de raison, plus qu’il n’en faut.

Vivre à Paris, c’est être privé de silence. Le bruit est omniprésent dans la rue, avec des intensités variables qui empêchent toute accoutumance. Et même chez soi, il s’infiltre : bruits de la rue ou des voisins. Combien de fois, en lisant, en travaillant ou en méditant, une voix ou un grincement de parquet a-t-il brisé ma concentration ?

Quand mon esprit est occupé à ses pensées, le moindre bourdonnement de mouche le met à mal. Montaigne

J’ai besoin de silence pour me concentrer pleinement. L’idée d’être exposé à des bruits aléatoires me pèse énormément : ne jamais être sûr de trouver le silence, que ce soit pour dormir ou pour travailler, est un vrai calvaire. Le simple fait qu’un bruit puisse survenir suffit déjà à entraver ma concentration.

Pour ceux qui ont souffert, savoir que l’on va souffrir est aussi dur que la souffrance elle-même. Sénèque

Cela peut sembler anodin pour ceux qui tolèrent cette omniprésence du bruit, mais pour moi, c’est un vrai problème. Le silence devrait, à mes yeux, être un droit fondamental. J’ai bien acheté des bouchons d’oreilles pour y remédier, mais ce qui me rebute le plus, c’est l’existence même de ce problème, bien avant même le dérangement dans mes activités.

Autre chose, lors de ma dernière semaine en Champagne, la beauté des nuages m’a époustouflé. J’ai réalisé qu’en plusieurs années à Paris, je ne les avais jamais vraiment regardés. Ce constat m’a profondément touché. En ville, on est enfermé entre les immeubles : on ne voit ni le soleil, ni le ciel, ni les nuages. Bien sûr, je suis content quand il fait beau, mais je n’en profite pas…

À Paris, si je veux apercevoir un bout de nuage, il faut que je lève les yeux au zénith, ce que je ne fais jamais spontanément et je n’en ai d’ailleurs aucune envie. Je veux que la beauté des nuages s’offre à moi, sans que j’aie à la chercher. Sur un coteau champenois, faire une pause dans son travail, c’est se retrouver face à la beauté ou à la colère du ciel. Le regarder n’est pas une option : il est là, devant nous.

Les quelques parcs près de chez moi ou de mon bureau m’ont permis de simuler un contact régulier avec la nature. C’est sans doute ce qui m’a aidé à supporter Paris aussi longtemps. Mais je ne veux plus vivre dans cette illusion, où j’arrive à duper mon esprit en l’exposant assez souvent à une nature de substitution, comme pour lui faire croire que cette vie me convient. Cette nature d’emprunt ne vaut pas une vraie forêt, des vignes à perte de vue, ou le ciel pour seul horizon.

Un des arguments en faveur de la ville, c’est la proximité avec la culture. On me demande souvent si elle ne va pas me manquer. Je quitte la culture pour la nature, mais elle ne me manquera pas. Je n’en profite déjà que rarement : musées, théâtre… j’aime ça, mais je peux m’en passer sans problème. Les livres me suffisent. Pour moi, cet argument de la culture n’est qu’une façade, un prétexte que beaucoup utilisent pour se convaincre que la vie à Paris leur convient. Pourtant, ces gens-là, on ne les croise guère dans les musées ou au théâtre.

Paris me permet d’être proche de mes parents et d’une partie de mes amis, mais cette proximité, je ne la vis qu’en week-end, jamais en semaine. En vivant à la campagne, me rendre à Paris le week-end reste tout à fait possible. Certes, ce sera plus contraignant qu’habiter à côté, mais c’est toujours envisageable. Je serai plus loin physiquement, mais cette distance sera alors réelle, au lieu d’être fictive comme aujourd’hui. J’habite à 15 minutes à pied de chez mes parents et mes amis, mais je ne les vois pas plus d’une fois par semaine, uniquement le week-end. Il y a une proximité physique, mais pas réelle. En définitive, je les verrai sans doute presque autant en vivant à 150 km d’eux qu’actuellement.

La ville, c’est être entouré mais seul : on croise des foules de gens, mais on n’en connaît aucun. On ne les salue même pas. Même ceux que je croise tous les jours ne daignent pas me regarder, sans parler de me sourire. On se reconnaît, mais rien ne se passe.

Dans mon village, on se dit au moins bonjour. Et si on se croise plusieurs fois, on se sourit, puis on échange éventuellement quelques banalités. Sans pour autant transformer le village en une grande bande d’amis, on ressent au moins une possibilité de lien, une main tendue, une invitation à échanger.

Paris me pèse. Je sais que ma décision de partir biaise mon regard : j’ai tendance à exacerber les défauts et à ignorer les avantages. Mais une chose reste vraie, et j’aime me la rappeler : j’habite Paris, mais je ne profite pas de Paris. La seule chose que je regretterai, ce sera la proximité avec mes parents et mes amis. Pourtant, cette proximité n’est pas un avantage de Paris en soi : c’est simplement une conséquence du lieu de vie de mes proches. La seule chose que je regretterai de la ville n’a, au fond, rien à voir avec la ville elle-même.

On dit souvent que Paris, c’est l’endroit idéal pour trouver du travail. Mais être salarié, même dans les meilleures conditions possibles en France, n’a jamais été un rêve pour moi. C’est même un cauchemar. Mon départ de Paris est avant tout la conséquence de ma reconversion professionnelle, elle-même née en partie d’un ras-le-bol du salariat. Paris n’a jamais eu d’attrait réel pour moi, et aujourd’hui, rien ne me laisse penser que je pourrais regretter ce départ.

Se relâcher

Il faut accorder du relâche à l’esprit ; une fois reposé, il se retrouvera meilleur et plus vif. Sénèque.

Se concentrer sans relâche sur un objectif n’est ni sain ni réaliste. Le repos, à la fois par le sommeil mais aussi par le loisir, est indispensable.

Aspirer à accomplir permet de grandir, mais en faire sa seule raison d’être, c’est se condamner à une prison aussi rigide que celle de l’oisiveté totale. Que l’on rejette tout effort ou qu’on s’y consacre sans réserve, on se prive dans les deux cas de la diversité des expériences que la vie a à offrir.

Refuser les plaisirs comme s’y abandonner sans mesure sont deux excès tout aussi dommageables.

Le relâchement et l’affabilité conviennent et honorent particulièrement, me semble-t-il, une âme forte et généreuse. Montaigne

L’Histoire regorge d’exemples d’individus ayant marqué leur époque tout en cultivant l’art de se relâcher. Et si cette capacité à lâcher prise était précisément ce qui leur a permis d’accomplir de grandes choses ?

De Socrate à Einstein, les anecdotes sur leur légèreté, leur humour ou leur insouciance suggèrent que le relâchement n’est pas l’ennemi de l’accomplissement, mais peut-être son allié.

On n’a rien vu de remarquable chez Socrate, que le fait de trouver encore, malgré son âge, le temps d’apprendre à danser et à jouer des instruments de musique, et qu’il tienne cela pour du temps bien employé. Montaigne

On raconte aussi que le vieux Caton réchauffait bien souvent sa vertu dans le vin. Horace

Ce qui est remarquable, c’est leur capacité à se donner corps et âme à une activité : engagement total au travail, détachement complet pendant le repos. À mes yeux, c’est la qualité suprême : ne jamais s’éparpiller, ne rien faire à moitié, que ce soit en travaillant sans distractions ou en se détendant sans culpabilité.

Supporte les coups jusqu’à en mourir ou cède tout de suite. Épictète

Mais parmi tous ces modèles, un homme incarne pour moi cet équilibre mieux que quiconque : mon grand-père Pamy. Je ne l’ai hélas connu que trop peu : il est décédé alors que j’étais encore trop jeune pour échanger avec lui autour de sujets sérieux. Chirurgien de la main éminent et poète, il n’a laissé dans mes souvenirs aucune trace d’un homme obnubilé par son travail. Je me souviens de Pamy comme d’un grand-père facétieux, capable de redevenir enfant pour jouer avec nous et tout cela sans une once de culpabilité de ne pas travailler.

Vous serez civilisé lorsque vous serez capable de passer une longue période de temps sans rien faire, sans rien apprendre, sans rien approfondir et sans éprouver le moindre remords. Nassim Taleb

L’accomplissement et le relâchement doivent coexister, mais jamais se confondre. Celui qui ne cherche qu’à accomplir finit par s’épuiser, échouer, ou perdre son élan. À l’inverse, celui qui rejette tout accomplissement ou toute responsabilité rate ce qui, à mes yeux, donne son sens à la vie. Cependant, la clé n’est pas de les alterner mollement, mais de s’y abandonner tour à tour, sans compromis : soit travail total, soit détente totale.

Mais au fond, qu’est-ce que vraiment se relâcher ?

Peu importe l’activité choisie pour se détendre : l’essentiel est de réussir à s’y abandonner entièrement, sans réserve. Se relâcher, c’est parvenir à lâcher prise, à se libérer complètement de toute préoccupation liée au travail. Ce qui compte, ce n’est pas l’activité en elle-même, mais sa capacité à vous absorber au point d’oublier le reste. Que ce soit par le sport, les jeux vidéo, un livre, une balade, une sortie entre amis ou un moment avec ses enfants, la meilleure activité est celle qui vous permet de vous y perdre complètement.

Pourtant, je ne peux m’empêcher de voir une hiérarchie parmi ces activités : certaines me semblent plus nobles ou plus enrichissantes que d’autres, comme la lecture ou les relations sociales. Mais si elles ne me permettent pas d’atteindre ce relâchement total, alors elles perdent leur vertu. Leur efficacité à recharger nos batteries dépend de notre capacité à nous y abandonner. C’est assez paradoxal : le relâchement exige une concentration absolue, mais celle-ci doit venir naturellement, sans effort.

Ce qui nous sied le mieux, c’est ce qui nous est le plus naturel. Cicéron

Il existe selon moi deux façons de se distraire : être absorbé dans une activité, ou bien enchaîner rapidement des occupations diverses pour chasser l’ennui. Dans ce second cas, ce n’est pas la passion qui nous guide, mais la pure variété, l’exact opposé de la concentration.

Et c’est précisément ce que proposent les réseaux sociaux. Si hiérarchiser les activités de détente me semble discutable, je n’ai en revanche aucun scrupule à les considérer comme une véritable plaie. Leur variété n’est pas un simple divertissement : c’est une addiction à la dispersion, qui rend toute concentration prolongée, qu’elle soit dédiée au travail ou au relâchement, bien plus difficile. Pour moi, ce n’est pas du relâchement, c’est de l’abrutissement.

Personnellement, je n’ai aucun mal à me relâcher lors d’une activité sociale : passer une journée ou une semaine avec mes parents ou mes amis, sans une seule pensée pour le travail et sans la moindre culpabilité, c’est quelque chose qui me vient naturellement. Mais ces moments restent trop rares, et je sais que j’ai besoin davantage de relâchement.

Alors je cherche à me détendre avec ce qui me semble le plus noble. Mais ce critère de choix, où je privilégie la lecture au détriment d’un film ou d’une série, devient parfois une contrainte qui m’empêche de me lâcher pleinement.

Je me dis que les humains s’en sont toujours passés, que ces distractions modernes ne sont pas indispensables. Pourtant, il y a une différence entre ne pas connaître une chose et s’en priver délibérément. La lecture s’impose peut-être comme une évidence quand les écrans n’existent pas, mais aujourd’hui, elle n’est plus la seule option.

Si une distraction n’est qu’un moyen de combler une privation choisie, elle ne permet pas de se relâcher pleinement. S’autoriser quelques distractions abrutissantes, si c’est la seule façon de se détendre sans effort, peut parfois être nécessaire. Je ne dis pas qu’il ne faut pas aspirer à s’en défaire, mais si leur suppression empêche le relâchement, le jeu n’en vaut pas la chandelle. Mieux vaut alors les modérer, les éviter quand le besoin ne s’en fait pas sentir, et peut-être, un jour, s’en débarrasser complètement.

La philosophie ne s’oppose pas aux plaisirs naturels, pourvu qu'ils soient mesurés : elle prêche leur modération, non leur abandon. Montaigne

Peut-être que la clé réside dans cette capacité à accepter toute forme de relâchement sans culpabilité. Atteindre cet idéal, une concentration totale dans le travail comme dans le loisir, passe peut-être par là : ne plus lutter contre ce qui me détend vraiment.

Libre pour elle

J’aspire à être libre : maître de mon temps et de mes émotions.

Je refuse de dépendre des congés que l’État daigne m’accorder pour passer du temps auprès de ma compagne ou de mes enfants. Je veux décider du temps que je consacre à chaque aspect de ma vie, et en porter seul la responsabilité. Plutôt qu’une vie stable mais soumise, je préfère assumer le risque de manquer, mais en restant le seul maître de mes choix.

Il n’est plus question de prendre des “congés” : le travail, la famille, le sport, le repos forment un ensemble indivisible, des piliers à équilibrer selon mes envies, mes besoins et mes proches.

Je veux pouvoir décider, si l’envie ou le besoin s’en fait sentir, de passer ma journée auprès de mes proches, sans qu’une entreprise ou un État ne vienne m’imposer des contraintes.

C’est quand le travail arrache un père à son enfant, une mère à son nourrisson, ou un mari à sa compagne que la violence du salariat se dévoile. En théorie, la famille passe avant tout. En pratique, l’emploi dicte nos priorités.

Pour le salarié moyen, la famille ne devient une priorité qu’au moment où on craint de la perdre. Le reste du temps, l’entreprise passe en premier. On se persuade que nos liens affectifs sont plus forts que les contraintes sociales et contractuelles de l’emploi, mais c’est rarement le cas : la peur nous enchaîne, on craint de se faire virer, de manquer d’argent, voire même la violence de l’État. Sans drame familial, l’employé sera au bureau, ponctuel, chaque matin, même si cela implique de délaisser les siens.

Devenir un homme libre n’est pas qu’un rêve : c’est le socle sur lequel je veux construire ma vie de père et d’époux. Tant que je ne serai pas affranchi de ces chaînes, je ne me sentirai pas à la hauteur, ni pour fonder une famille, ni pour élever un enfant, et surtout pas pour lui transmettre des valeurs que je ne vis pas encore.

Cette liberté, je la veux d’abord pour mes proches. Je ne sais pas quel temps je devrai consacrer à mon enfant, ni ce qui sera idéal pour lui, mais je sais une chose : j’aurai la liberté de lui offrir ce dont il aura besoin, quand il en aura besoin.

Je refuse qu’un État détermine, par des critères économiques ou bureaucratiques, le temps que je peux accorder à ma famille. Ce temps-là, c’est ma famille qui en déterminera la mesure, pas une administration.

Mais la liberté ne se limite pas à disposer de mon temps : je dois aussi apprendre à m’en servir. Écouter, comprendre ma compagne, tout faire pour son bonheur, et me mettre à sa place, surtout, car cette qualité est, à mes yeux, essentielle et fait cruellement défaut dans trop de relations.

C’est en analysant mes erreurs passées que je pourrai bâtir une relation solide, une relation où je serai enfin l’homme qu’elle mérite.

Alors, qu’est-ce qui avait cloché ?

D’abord, un silence assourdissant : pas une seule déclaration d’amour, pas un seul "je t’aime" en des années. Aujourd’hui encore, j’ai du mal à réaliser à quel point c’était absurde.

Ensuite, un manque criant d’attention. On aurait pu croire que je m’en fichais, alors qu’en réalité, cette relation comptait plus que tout pour moi. La douleur de la perdre me l’a prouvé de la manière la plus brutale qui soit.

Enfin, un manque de discussion sur ce qui comptait vraiment : les sentiments, le désir, ces sujets qu’on a toujours évités, comme s’ils étaient tabous. Il a fallu que tout s’effondre pour que je découvre enfin ce qu’elle ressentait. Pourtant, aujourd’hui, je suis convaincu que comprendre les émotions de l’autre est le fondement même d’une relation saine et épanouissante.

Cette seconde chance, je ne veux pas la laisser passer, c’est l’occasion de faire mieux, pour elle et pour moi.

Une autre question se pose : comment gérer la distance ?

Créer des rituels qui maintiennent la complicité, même à distance. Des rendez-vous galants virtuels : un moment rien qu’à nous pour cultiver notre relation romantique.

Se fixer quelques règles et s’y tenir : échanger tous les jours, s’appeler toutes les semaines pour se raconter nos vies comme on le ferait en rentrant le soir, se projeter dans nos retrouvailles prochaines.

Lui montrer que je pense à elle très souvent : lui envoyer des photos de choses qui m’ont fait penser à elle, lui raconter tout ce que j’ai sur le cœur, ne rien lui cacher.

La distance est un défi, mais elle a ce pouvoir : elle rend nos retrouvailles plus précieuses et plus intenses.

Le fait de se voir constamment ne peut procurer le plaisir que l’on éprouve à se quitter et se retrouver par intervalles. Montaigne

Alors je me prépare à les rendre inoubliables, parce que ces moments, je les imagine déjà, je les désire, et je veux qu’ils soient à la hauteur de l’amour que j’éprouve pour elle.

Et finalement, quel homme serais-je dans la relation, si un jour nous vivions ensemble ?

Je cultiverai le romantisme au quotidien, en lui offrant des cadeaux, ou en l’invitant à des rendez-vous galants. Ces moments permettent de s’offrir mutuellement une attention exclusive, ce qui ne peut être permanent. Les provoquer plutôt que de les attendre, c’est s’assurer qu’ils existeront.

Je serai à l’écoute, même des demandes ou des plaintes les plus subtiles, je cuisinerai pour elle, je lui préparerai des petits déjeuners avec des croissants tout frais et je multiplierai ces gestes simples mais chargés d’amour. Car, pour moi, ce sont ces attentions du quotidien et l’écoute des besoins de l’autre, bien plus que les grands gestes occasionnels, qui prouvent un attachement véritable.

Je communiquerai mes émotions sans réserve, sans rien cacher, pour bâtir une confiance mutuelle. On a souvent du mal à se comprendre soi-même, alors comment comprendre l’autre s’il n’ose pas s’ouvrir à nous ?

C’est ainsi que naît l’alchimie : avoir à mes côtés quelqu’un en qui j’ai une confiance absolue, quelqu’un avec qui je peux être moi-même, sans masque ni mensonge. Une personne qui, par sa bienveillance, m’aide à remettre en question certaines de mes idées ou de mes comportements, non pour me juger, mais pour me faire grandir. Bien sûr, cela n’arrive pas du jour au lendemain et se construit sur la durée, petit à petit.

C’est en effet véritablement aimer quelqu’un que de prendre le risque de le blesser et de l’affecter pour son bien. Montaigne

Je suis prêt à sacrifier beaucoup pour elle. Mais ce n’est rien en comparaison de ce qu’elle m’apporte. Un sacrifice n’en est plus un lorsque ce qu’on y gagne dépasse de loin ce qu’on y perd.

Ces sacrifices, je les ferai sans hésiter. Car ils ne seront que le prix de ce qui n’a pas de prix.

Courir

Il y a un an et demi, j’ai commencé à courir pour préparer un marathon, un défi que je m’étais lancé avec un ami. En grand adepte d’optimisation sportive, je suis tombé dans le piège du marketing : j’ai acheté la panoplie complète, chaussures à amorti promettant santé articulaire et correction de foulée, abonnement à un programme d’entraînement, ceinture porte-téléphone, et surtout une montre pour tracker chaque séance.

Cela m’a convenu un temps, et pendant plusieurs mois, j’ai suivi ce programme en utilisant tous ces gadgets. Mais peu de temps avant mon marathon, après une réflexion personnelle et quelques livres, j’ai commencé à voir la course différemment, plus axée sur le côté naturel et minimaliste, sur l’idée de pouvoir courir n’importe quand et n’importe où.

J’ai tout de même conservé cette panoplie jusqu’au marathon, par crainte de perdre mes progrès. Mais pendant toutes les séances qu’il me restait, je ne cessais d’imaginer l’après. L’objectif n’était plus vraiment le marathon, mais plutôt ce qui allait venir ensuite.

Ce qui me tenait à cœur, c’était de passer à des chaussures minimalistes. Non seulement pour leur côté naturel, mais surtout pour retrouver une liberté : courir efficacement, sans me blesser, peu importe le moment, la tenue ou le terrain. En s’entrainant avec des chaussures minimalistes, on peut ensuite courir partout, même pieds nus.

La transition n’a pas été facile : perte de performance, douleurs au mollet, changements d’avis fréquents et peur de la blessure. J’ai oscillé entre minimalistes et chaussures amorties, acheté et revendu plusieurs modèles. Et finalement, après une longue bataille contre mes doutes, mes douleurs et mes craintes, j’ai adopté les minimalistes pour de bon.

Cette transition a été le premier domino de toute une série.

Je courais uniquement sur le bitume, d’une part car c’est optimal pour préparer un marathon et d’autre part parce que trouver des surfaces plus naturelles à Paris relève du défi. Les chaussures minimalistes ont beau être théoriquement plus adaptées pour nous, un argument fréquent contre leur utilisation est que nos pieds nus ne sont pas conçus pour courir sur des surfaces aussi dures. Certes, nos pieds n’ont pas besoin d’un amorti pour pouvoir courir, mais les chocs induits par la course sur une surface comme le bitume ne sont en rien comparables à ceux sur des surfaces plus naturelles comme la terre ou le sable. Avec cela en tête, changer de chaussures sans changer de terrain n’était plus vraiment une option.

Par chance, j’ai près de chez moi la Cité universitaire et le parc Montsouris, où je peux courir sur des surfaces plus naturelles. Bien sûr, je ne m’y limite pas, mais c’est ça qui, je pense, m’a permis de sortir de cette phase d’hésitation, où deux voix se contredisaient : d’un côté, “courir en chaussures minimalistes, c’est naturel”, et de l’autre, “courir sur du bitume, ce n’est pas naturel, il faut une protection”.

Ces deux changements, qui se complètent l’un l'autre, m’en ont fait apercevoir un troisième. Changer de terrain m’a forcé à ne plus regarder mon allure : on ne peut pas courir à la même vitesse sur toutes les surfaces et toutes les pentes. C’était le premier pas vers ce qui allait être, pour moi, le changement le plus impactant et le plus positif de ma pratique de la course à pied.

Un objet, que je n’envisageais même pas de supprimer tant il me semblait indispensable, était pourtant le moins naturel de tous mes équipements. Son impact n’était pas physique, comme celui des chaussures ou du terrain, mais bien mental. Je parle bien sûr de la montre connectée.

Comme beaucoup, j’ai longtemps été obsédé par des indicateurs chiffrés, par une valeur à améliorer, une durée à faire, une fréquence cardiaque à respecter, etc. La montre connectée satisfait cette obsession… mais surtout, elle l’entretient.

En changeant de surface pour courir, j’avais certes perdu la mesure d’allure mais, au lieu d’en profiter pour me débarrasser de ces chiffres, j’en ai trouvé un nouveau : la VO₂max.

Obnubilé par ce chiffre, je me suis astreint à répéter la même séance éprouvante, jour après jour. L’appréhension me gagnait dès la veille, parfois même avant, au point d’empiéter sur mon mental bien au-delà de l’effort.

La souffrance physique affecte moins nos sens que le fait d’y penser. Quintilien

Je refuse que le sport me cause ce genre d’angoisse : j’ai d’ailleurs noté cette phrase que je relis et me répète souvent : “Le sport est à mon service et non l’inverse.” Si le sport impacte ma vie négativement, quelque chose ne va pas et je dois travailler à changer cela.

Pour ceux qui ont souffert, savoir que l’on va souffrir est aussi dur que la souffrance elle-même. Sénèque

Cette phase de poursuite d’un chiffre m’a bloqué dans ma transition vers une course plus naturelle : j’avais entrevu les bénéfices, mais je m’étais engagé à atteindre un objectif, et je ne pouvais pas abandonner en chemin.

Mais après plusieurs mois, j’ai commencé à remettre en question cette promesse. Les promesses que je me fais sont presque sacrées pour moi. Les rompre n’est souvent même pas une option que j’envisage : je crains toujours que ce soit par faiblesse plutôt que par raison. J’ai passé beaucoup de temps à y réfléchir avant de prendre la décision, il y a quelques semaines, d’arrêter ces séances et de ne courir qu’au ressenti.

Mais même là, je n’avais pas encore osé me séparer de la montre : je courais au ressenti… mais sans parvenir à me détacher des chiffres. Absurde.

Un événement négatif m’a permis de me libérer : mon téléphone a rendu l’âme. Plutôt que de me morfondre, j’en ai fait un tremplin pour opérer des changements que je n’aurais sans doute jamais osé sans ce coup du sort. Je n’ai réinstallé aucune application de sport et j’en ai profité pour me passer définitivement de ma montre connectée.

Je suis fier d’y être parvenu : l’Amor Fati est un idéal pour moi. C’est bien beau d’en parler, mais tant qu’il ne nous arrive aucun coup du destin, c’est plus des paroles en l’air qu’autre chose. Cet évènement m’a confronté au destin et j’ai réussi à l’accueillir à bras ouverts, sans me plaindre, et même à en tirer profit pour un autre aspect de ma vie.

Courir au ressenti sans chronomètre, en jouant avec les allures, le terrain, les directions ou tout autre chose, c’est ce à quoi j’aspirais depuis longtemps mais sans oser sauter le pas. Peu de temps après, j’ai découvert que cette approche avait un nom : le fartlek. Comme dans le monde des idées, trouver moi-même un principe puis le retrouver dans la littérature renforce sa pertinence dans mon esprit.

La chasse, le jeu, la cueillette, courir, marcher, sprinter, sur tous les terrains, toutes les durées, le dépassement de soi, écouter son corps : voilà l’essence de la course à pied.

Plus de montre, plus de séances planifiées, plus de pression, plus de compteur de pas, plus de bpm, plus de chrono, plus de VO₂max, plus de comparaison, plus de contraintes d’allure, plus de terrain spécifique…

J’ai supprimé tout ça, mais ce qui a le plus d’impact, pour moi, c’est ce qui découle de ces changements. Je n’ai plus aucune appréhension, plus cette peur de sortir la veille en prévision de ma séance. Aujourd’hui, ça me parait être une bonne décision sur tous les plans : je suis content de l’avoir prise et je ne me vois pas revenir en arrière. Encore une fois, le fait de l’écrire ici achève de m’en convaincre.

Au point où j’en étais arrivé, je me devais de renverser les derniers dominos, de finir cette transition vers ma vision de la course naturelle. Il restait deux points principaux : le matériel et les courses organisées.

Je n’ai jamais été un grand adepte du matériel : juste une ceinture pour le téléphone et les clés, pas d’eau, pas de nourriture, pas de sac de trail ou je ne sais quoi. Le changement n’a donc pas été radical : je me suis contenté de laisser mon téléphone à la maison et de porter mes clés à la main. Les gels, les électrolytes et assimilés, j’en ai pris une fois pendant le marathon, je l’ai regretté et je sais que plus jamais je n’en reprendrai : même pour des efforts longs, une gourde et quelques fruits secs me suffisent.

Pour finir, les courses organisées ne sont pas en accord avec ma vision de la course à pied. Pour moi, le trail en compétition perd son essence : il devient un troupeau d’humains à la queue leu leu qui dérange la nature et les animaux. Là où le trail est pour moi une manière de me rapprocher de ma nature animale, en courant selon mon ressenti en forêt, seul et en silence, le trail organisé n’a plus aucun rapport avec ça : le seul point commun est le terrain. En courant seul en forêt, j’ai croisé une harde de biches et deux sangliers, ce que je n’aurais jamais pu espérer voir dans une course organisée.

Vivre sans vidéo

Je suis convaincu qu’on peut vivre pleinement, sans manque ni regret, en renonçant aux distractions vidéo modernes.

Notre cerveau s’est habitué à une stimulation extrême, et cette habitude, devenue addiction, provoque un manque dès qu’on tente de s’en passer.

Selon moi, une privation prolongée de ces distractions pourrait nous en libérer. On se contenterait alors de loisirs plus anciens : lecture, musique, dessin, discussions, écriture, balades… sans jamais éprouver le moindre manque.

Depuis plusieurs mois, j’ai presque totalement abandonné films, séries, YouTube et toute forme de vidéo. Mon engagement n’est pas strict : j’ai vu quelques films au cinéma, en compagnie de proches ou parfois seul, mais ces exceptions se comptent sur les doigts d’une main. Peu à peu, le manque s’est atténué, confirmant une forme d’addiction, mais il persiste quand même.

Ce manque que je ressens encore après plusieurs mois, alors que je pensais le faire disparaître purement et simplement, me pousse à remettre en question ma thèse initiale.

Fâcheuse science que celle qui nous détourne des plus doux moments de la journée. Montaigne

J’ai voulu valider mon hypothèse, et en profiter pour me défaire de distractions que je juge abrutissantes. J’y croyais dur comme fer, ne voyant aucune faille dans mon raisonnement : les humains s’en sont passés pendant des millénaires, pourquoi pas nous ? Mais en discutant avec mes proches, j’ai commencé à repérer quelques failles dans ma thèse, des choses que je n’avais pas considérées et qui pourraient s’avérer primordiales.

Aujourd’hui, ces objections ne suffisent pas à invalider ma thèse à mes yeux, mais elles ébranlent mes certitudes.

Mais alors, qu’est-ce qui cloche ?

Plusieurs choses… La plus importante : nos ancêtres ne pouvaient pas ressentir ce manque, car on ne peut manquer que de ce qu’on connaît. S’ennuyer et ressentir un manque sont deux choses bien différentes.

Le manque donne le sentiment de rater une partie de ce que la vie nous offre. L’ennui, lui, se résume à l’absence d’occupation ou au choix de l’inaction. Le manque s’installe sur le long terme : on le ressent au bout d’un certain temps et il devient de plus en plus pesant. L’ennui, lui, est éphémère : on s’ennuie un temps puis on passe à autre chose.

Connaître un plaisir et s’en priver n’équivaut pas à ignorer son existence. Même après un sevrage, les anciens addicts rechutent bien plus souvent qu’un individu lambda ne commence à se droguer. Quand on y a goûté une fois, on n’oublie jamais le goût. De ce point de vue-là, il serait logique de ressentir un manque peu importe à quel point on s’est éloigné de ces distractions. Si on a la connaissance qu’un loisir très divertissant existe, notre cerveau ne pourra plus jamais l’ignorer.

Reste que pour moi, l’ennui est essentiel, et une partie des distractions vidéo menace sa survie dans notre quotidien. Les réseaux sociaux, avec leurs vidéos courtes, chassent tout ennui : au moindre temps mort, on sort son téléphone pour combler le vide avec des contenus de quelques secondes. À l’inverse, les formats plus longs, comme les séries et les films, ne sont pas incompatibles avec l’ennui : en les réintroduisant, pourrait-on alors conserver l’ennui tout en comblant le manque ?

Aussi, ma thèse initiale était assez radicale. Chaque individu qui ressentirait un manque en cherchant à se passer de vidéos serait un addict. Si le manque définit l’addiction, alors avoir goûté à un plaisir tel qu’on ne peut plus l’ignorer suffirait à nous rendre addicts. Finalement, pour moi, la capacité à se modérer joue un rôle tout aussi important, voire plus, dans l’addiction.

La philosophie ne s’oppose pas aux plaisirs naturels, pourvu qu'ils soient mesurés : elle prêche leur modération, non leur abandon. Montaigne

Si cette explication est juste, il faut alors distinguer l’addiction du besoin induit par la simple connaissance d’une chose.

Une autre explication réside dans la façon dont nous construisons nos vies. Les modes de vie, en effet, évoluent avec les progrès de la société. Selon les époques, nos journées s’articulaient différemment, entre distractions disponibles et contraintes domestiques. À mesure que la société progresse, le temps libre augmente, et il faut apprendre à le combler.

Se libérer des distractions modernes passerait alors à la fois par une privation et par une restructuration de sa façon de vivre : un retour, peut-être, vers certaines contraintes que la modernité avait justement éliminées.

Ce n’est plus du tout le même combat : entre renoncer aux vidéos et devenir un Amich, il y a un gouffre.

Ce serait alors tout ou rien : impossible de ne garder que le 'bon' côté de la modernité. Le pire viendrait forcément avec le meilleur.

Voilà où j’en suis dans la remise en cause de mon postulat initial.

Je ne vais pas arrêter l’expérience pour autant, j’y crois toujours et je suis prêt à ressentir ce manque encore un moment avant de conclure qu’il est inévitable. Mes tentatives d’explication ne sont que des hypothèses, encore assez fébriles dans mon esprit : elles pourraient s’avérer vraies, mais leur énoncé ne suffit pas à me convaincre.

Abandonner cette expérience aujourd’hui, ce serait céder à la faiblesse et trahir l’engagement que j’ai pris envers moi-même. Je dois donc persévérer : continuer l’expérience, relire ce texte, et trouver ce qui me convient vraiment. J’ai déjà tenté ce genre de privations par le passé, pour les interrompre ensuite. Me revoilà pourtant à les tester. Si je n’ai pas trouvé de réponse les premières fois, c’est que je n’ai pas poussé assez loin.

Je voudrais aussi clarifier ce manque : et si ce n’était pas un manque de vidéos, mais un manque de variété ? Lorsque je fais un écart et que je regarde une vidéo, la plupart du temps, celle-ci ne m’apporte pas ce que j’en attends. Comme si, au fond, ce n’étaient pas les vidéos qui me manquaient, mais autre chose.

Actuellement, je n’ai aucun travail : tout mon temps est consacré à mes projets personnels qui sont, certes, variés, mais peut-être pas assez.

Dans quelques mois, je me lancerai dans une nouvelle profession : la culture de la vigne. Peut-être qu’alors, entre la vigne et mes projets d’écriture, la variété sera suffisante pour que ce manque disparaisse. C’est ce que j’espère. En attendant, il me faudrait maintenir cette expérience le temps de la confronter à la diversité que la vie en Champagne va m’offrir.

La notoriété

Je pensais écrire pour moi mais j’écrivais pour les autres.

Dès que j’ai commencé à écrire, l’idée de la notoriété m’est venue : réussir à me faire lire, à attirer un public.

Mais écrire pour la notoriété, c’est écrire pour plaire, c’est se dépenser pour les autres.

Nous nous dépensons les uns pour les autres. Sénèque

Le riche est souvent vu comme le vampire qui a volé ou soutiré de la richesse d’une manière malhonnête. Pourtant, sa richesse provient d’un échange : il a produit quelque chose pour lequel d’autres ont consenti à payer. Une transaction, surtout avec un inconnu, suppose un bénéfice mutuel, sinon, pourquoi l’accepter ? Si de l’argent a été échangé, c’est qu’une valeur a été perçue, qu’un besoin a été comblé, ou qu’un désir a été satisfait.

C’est évidemment à nuancer, l’humain, heureusement, ne se réduit pas à la seule logique de rentabilité. Il existe mille exceptions : un sourire, un service rendu sans attente, une porte tenue pour un inconnu… autant de gestes qui échappent à la balance des comptes. Mais pour les besoins de ce raisonnement, concentrons-nous sur les échanges où les deux parties y voient un bénéfice.

Dans une transaction, chacun s’estime gagnant. Même si la valeur objective des biens échangés peut sembler équivalente, leur valeur subjective diffère nécessairement : sans cette différence, l’échange n’aurait tout simplement pas lieu. Pourquoi accepterait-on un troc ou un paiement si l’on n’y voyait aucun avantage ? La simple existence de l’échange prouve que chacun y trouve son compte.

Il semble paradoxal que l’artiste en quête de notoriété soit moins égoïste que celui qui crée d’abord par passion. Pourtant, c’est bien le cas. La notoriété ou la richesse, bien sûr, sert l’individu, mais elle est d’abord le reflet de ce qu’il apporte aux autres. Pour s’enrichir ou devenir connu, il faut aider les autres : c’est presque une loi immuable.

Construire une audience, viser un succès, ce n’est pas ce que je veux. Je veux écrire pour moi : les contraintes que je me fixe doivent venir de moi seul, et non de ce que j’imagine vendeur.

Échanger sur mes écrits, ce sera toujours un plaisir. En revanche, je ne m’alignerai pas sur des critiques simplement pour plaire. Je n’écris pas pour les autres, j’écris pour moi : ils peuvent bien sûr me convaincre, mais si mon esprit ne change pas d’avis, mes écrits ne bougeront pas d’un pouce.

L’opinion de la foule est l’indice du pire. Sénèque

J’écris pour que mes mots soient un reflet fidèle de ce que je suis. Un livre conçu pour séduire un public, c’est comme un miroir qui déforme : on y reconnaît souvent l’auteur, mais voilé sous des artifices.

La laideur d’une vieillesse avouée est moins laide et moins vieille, à mon avis, que celle qui est repeinte et bien lissée. Montaigne

Renoncer à l’audience, c’est retrouver une liberté absolue : celle de dire ce qui me traverse, sans filtre. Dès qu’on pense au public, les questions surgissent : "Est-ce assez intéressant ? Est-ce que ça mérite d’être partagé ?" et sans même s’en rendre compte, on se censure.

Il existe pourtant une façon saine d’écrire pour autrui : non pas pour le séduire, mais pour se rendre intelligible. La clarté n’est pas une concession, c’est le respect de ne pas exiger du lecteur qu’il devine ou qu’il se plie à nos obscurités.

Clarifier sa pensée pour les autres, c’est d’abord l’éclaircir pour soi.

Me peignant pour autrui, je me suis peint en moi de couleurs plus nettes que n’étaient les miennes premières. Montaigne

Au-delà de cet aspect, le succès m’attire-t-il vraiment ?

Être lu, être reconnu et inspirer : l’idée est flatteuse. Mais à quel prix ? Des inconnus qui s’immiscent dans mes choix, des jugements permanents et une peur de déplaire ? L’authenticité se perd si facilement dans ce tourbillon.

Pourtant, une voix me murmure : "À quoi bon écrire si personne ne lit ?" Mais la réponse est là, évidente : j’en tire déjà tout ce qui compte. L’écriture m’a transformé tout entier, de ma relation amoureuse à ma vision du travail et de la liberté. Elle me permet de me voir comme je ne me suis jamais vu.

Je préfère inspirer ceux qui me connaissent, ceux qui m’aiment tel que je suis, plutôt que de séduire une foule en endossant un masque. Mon but n’est pas d’être lu, mais d’écrire.

Pratiquer un métier complémentaire me permet de ne pas dépendre de la notoriété pour vivre.

Avoir un autre métier à côté, de préférence épanouissant, protège l’authenticité. Certes, cela empiète sur le temps consacré à l’art, mais c’est le prix de la liberté : être son propre mécène pour ne dépendre ni de la foule ni de ses caprices.

Un métier pour vivre, l’autre pour survivre.

Un métier pour exister, l’autre pour subsister.

L’écriture ne doit jamais, pour moi, être motivée par une reconnaissance quelconque. Jamais.