L'histoire

La philosophie, c’est chercher à savoir comment l’on devrait vivre.

Philosopher, c’est apprendre à mourir. Platon

L’histoire, en revanche, permet de voir comment d’autres ont vécu et de nous en inspirer.

Ce sont finalement les deux faces d’une même pièce : la philosophie incarne le côté théorique tandis que l’histoire est plus ancrée dans le réel, dans la pratique et l’empirisme.

Hélas, l’histoire est souvent délaissée : on a tendance à se croire supérieur, ou simplement différent, des humains nous ayant précédés. Les épreuves qu’ils ont vécues nous paraissent d’un autre temps, d’une époque maintenant révolue.

Pourtant, l’humain n’a pas changé biologiquement depuis des centaines de milliers d’années : seul ce qui nous entoure a changé et nous a changés. Si nous étions dans la même situation que ces humains du passé, que l’on prend de haut, que l’on regarde avec mépris ou comme des êtres différents, nous aurions probablement agi exactement comme eux.

Croire que l’on a vaincu pour de bon un certain côté animal ou belliqueux de notre nature, c’est risquer de ne plus considérer l’éventualité d’un retour en arrière. Pourtant, les fluctuations ne manquent pas dans notre histoire : les progrès, si on peut les considérer comme tels, n’ont jamais été linéaires.

Montaigne semblait secouer des chaînes que nous pensions brisées de longue date, sans soupçonner que le destin nous en forgeait déjà de nouvelles, plus dures et plus cruelles que jamais. Stefan Zweig

Dans cet extrait, Stefan Zweig fait référence aux guerres de religion dont Montaigne parlait fréquemment. À l’époque de Zweig, l’idée qu’une telle barbarie puisse resurgir semblait impensable : le monde moderne s’en était enfin affranchi, disait-on. Pourtant, les crimes du régime nazi ont prouvé que l’inimaginable pouvait advenir. Ce que l’on prenait pour une leçon définitivement apprise n’était, en réalité, qu’une présomption fragile et l’histoire, une fois encore, a montré que la barbarie ne demandait qu’à resurgir.

Et pourtant, nous avons aujourd’hui cette même confiance aveugle. Nous nous persuadons que certaines horreurs sont désormais impossibles, et cette certitude nous pousse à négliger l’histoire comme si elle n’avait plus rien à nous apprendre. Or, c’est précisément l’histoire qui nous enseigne que cette assurance affaiblit notre vigilance et nous précipite dans le chaos. Étudier l’histoire, c’est d’abord apprendre à reconnaître nos erreurs pour ne plus les commettre.

Apprendre de ses erreurs est une clé du progrès : échouer, en comprendre les raisons, puis se relever, voilà ce qui nous fait avancer. L’histoire, elle, offre une autre voie : elle nous permet d’observer les chutes des autres et d’en tirer des leçons sans avoir à les vivre nous-mêmes. Bien sûr, rien ne remplace l’expérience directe de l’échec. Mais si l’histoire peut nous épargner ne serait-ce que quelques erreurs, c’est déjà un gain précieux.

L’histoire n’est pas seulement un guide pour éviter les erreurs du passé : elle est aussi une source inépuisable d’inspiration pour le penseur empirique. Ce dernier, avant d’affirmer quoi que ce soit, exige que ses idées soient éprouvées par l’expérience. Pour lui, une pensée ou un conseil ne valent que s’ils résistent à l’épreuve des faits.

L’histoire lui fournit une matière première : plutôt que de tout éprouver par lui-même, il peut s’appuyer sur les récits des expériences passées. Ces récits ne sont pas forcément fidèles mais ils ont le mérite d’exister : mieux vaut en effet ancrer sa réflexion dans un exemple concret, même imparfait, que de la sortir, comme par magie, de son chapeau.

Quand la raison ne suffit pas, nous y employons l’expérience. Montaigne

Au lieu de se fier uniquement à sa pensée, il s’appuie sur des exemples concrets, qu’il interprète à la lumière de son raisonnement.

L’histoire est rarement neutre : comme le dit l’adage, « elle est écrite par les vainqueurs ». S’en inspirer sans la prendre pour une vérité absolue, voilà le défi. Car se fier à un récit unique, c’est risquer d’adopter une vision partiale, celle d’une nation, d’un groupe, d’un pouvoir, et de sacrifier ainsi sa liberté de pensée. Croiser les sources permet d’élargir notre compréhension d’un événement, même si l’objectivité totale reste hors d’atteinte.

Il faut disposer comme témoin soit d’un homme dont la mémoire soit très fidèle, soit d’un homme si simple qu’il ne puisse trouver lui-même de quoi bâtir et donner de la vraisemblance à des inventions fallacieuses, et qui n’ait là-dessus aucun préjugé. Montaigne

À nouveau, croire que les individus décrits par l’histoire n’ont rien en commun avec nous est une illusion. Se glisser dans leur peau, quelles que soient leur époque, leur culture ou leurs convictions, c’est découvrir à la fois la richesse et la malléabilité de l’être humain. Ces femmes et ces hommes nous ressemblent bien plus qu’on ne l’imagine : placés dans leurs circonstances, nous aurions probablement agi, pensé, et même cru comme eux, aussi difficile que cela soit à admettre.

Accepter cette réalité, c’est aussi reconnaître que nos contemporains, ceux dont nous méprisons les idées ou que nous jugeons stupides, ne sont pas si différents de nous. Comme nous, ils sont le fruit de leur environnement : si nos vies étaient inversées, nous occuperions probablement leur place, et nos certitudes actuelles nous paraîtraient tout aussi fragiles.

Je ne nie pas le libre arbitre : il existe, c’est une certitude. Pourtant, son importance est souvent exagérée. L’histoire nous le rappelle d’ailleurs : malgré nos choix, nous restons largement soumis aux circonstances.

L’histoire nous permet d’apprendre de nos erreurs, de raisonner à partir d’exemples concrets et de nous mettre, ne serait-ce qu’un instant, à la place des autres. La réduire à une simple matière scolaire inintéressante, c’est passer à côté de ce qui est, à mes yeux, le plus grand héritage de l’humanité.

La digression

J’aime que l’on écrive de façon poétique, en sautillant, en gambadant. Montaigne

Digresser, c’est se laisser guider par le fil de sa pensée, laisser l’instinct prendre le pas sur la direction, accepter de s’éloigner du sujet pour mieux y revenir.

La digression est ce qui fait vivre la conversation : une idée en appelle une autre, on s’y attarde, puis on bifurque vers une nouvelle piste, découverte en chemin. Les mots s’enchaînent sans fin, parfois au point de perdre de vue le sujet initial.

C’est un comportement naturel pour nous : la digression permet de prolonger indéfiniment une conversation. Mais cette tendance à divaguer ne cache-t-elle pas aussi une esquive ? On s’enfonce dans un sujet, jusqu’à ce que sa complexité devienne pesante, ou que ses enjeux frôlent le conflit. Alors, sans toujours s’en rendre compte, on bifurque.

Survoler un à un les sujets sans s’y attarder est notre façon par défaut de discuter. Pour une conversation légère, c’est la meilleure approche : elle nous est la plus naturelle et plaisante.

Pourtant, même lorsqu’il s’agit d’aborder un sujet crucial, les digressions s’invitent tout aussi facilement. Et si personne ne prend conscience de ces écarts, le débat peut s’éterniser, sans jamais vraiment traiter la question qui l’a déclenché.

On y parvient souvent, certes, mais à force de persévérance car notre esprit résiste : même dans une discussion qui aboutit, les détours ont souvent occupé plus de place que le chemin direct.

Digresser, que ce soit à l'oral ou à l'écrit, est la manière naturelle dont notre esprit connecte différents sujets entre eux et s'inspire d'autres situations.

Les anciens ne craignaient pas ces variations et se laissaient porter ainsi au vent […] avec une élégance surprenante. Montaigne

Les digressions sont le cœur de la réflexion. En partant d’un sujet précis, on peut en rencontrer plusieurs autres en chemin, valant également la peine qu’on s’y attarde. Chaque idée nouvelle est une bifurcation possible et, bien que nous puissions théoriquement l’ignorer, notre esprit, lui, s’y engage presque malgré nous. Refuser ces détours reviendrait à briser le fil naturel de notre pensée.

Pour moi, digresser n’est pas une faute ou un écart, mais une étape essentielle de l’écriture. Lors de la phase créative, se forcer à garder une direction, quand bien même on y parviendrait, me semble être une erreur : cela nous prive d’une source inestimable de nouvelles idées.

C’est seulement lors de la relecture, ou de la réécriture, que l’on décidera du sort de ces digressions : les garder telles quelles, en faire un texte autonome, les ajouter à un autre, les écarter ou encore les retravailler.

C’est une matière première que l’on serait bête de négliger par crainte de s’égarer : dès que l’on se prive de digresser, on entrave le mouvement même de la pensée et, ce faisant, on appauvrit à la fois sa profondeur et sa variété.

Se priver de digresser, c’est aussi perdre l’habitude de le faire. Mais renoncer à digresser, c’est s’exposer à la page blanche : privé de ces explorations, l’esprit risque de se retrouver à court d’idées.

À l’inverse, celui qui maitrise l’art de la digression peut partir d’un sujet quelconque : il lui suffit de coucher une première phrase sur le papier pour que les mots s’enchaînent sans effort.

Tous les sujets sont bons pour moi : une mouche me suffit. Montaigne

Mais savoir digresser, c’est aussi savoir revenir au sujet : se laisser emporter sans jamais se perdre. S’égarer délibérément peut être un exercice enrichissant, mais on ne veut pas le faire systématiquement : ne jamais clore une pensée, c’est ne jamais vraiment rien dire, c’est gambader dans les idées sans profondeur ni but.

La première, et pratiquement la seule, condition d’un bon style, c’est d’avoir quelque chose à dire. Schopenhauer

La digression est, pour moi, un outil essentiel de création, mais pas une nécessité dans la publication. Certains lecteurs aiment qu’on soit direct, d’autres aiment se balader avec nous et suivre notre cheminement de pensée. Libre à l’auteur de choisir ce qu’il veut dévoiler.

Digresser, c’est aussi se distraire. Contraindre notre esprit à un thème unique, surtout en écriture, c’est le condamner à l’ennui ou pire, le pousser à s’échapper vers des pensées sans lien, ou à succomber à la distraction.

Quand j’écris en me laissant emporter, les mots viennent sans effort. Mais si je tente de les brider, de peur de m’égarer, l’écriture devient un combat souvent perdu d’avance.

Que ce soit avec les autres ou avec nous-mêmes, la digression nous est naturelle et nous apporte plus qu’elle ne nous enlève. Son seul défaut est qu’elle peut nous ralentir, mais à moins d’être pressé, il serait bête de s’en passer.

Se contredire

Pourquoi diabolise-t-on tant la contradiction ? Comme si une pensée qui n’évolue jamais était un gage de sagesse…

À mon sens, la contradiction ne pose problème que si elle survient peu de temps après l’affirmation initiale. Dans un même échange ou un même texte, se contredire révèle une pensée superficielle ou opportuniste et nuit légitimement à la crédibilité.

Pour autant, la contradiction prend une autre dimension lorsque le temps sépare l’affirmation de son contraire. Elle n’a alors rien de négatif : elle révèle plutôt une pensée saine, capable d’évolution et de remise en question.

Quelqu’un qui, sur plusieurs années, resterait sur toutes ses positions m’inspire moins de confiance qu’une personne osant se contredire fréquemment.

Savoir se contredire révèle deux choses. D’abord, le penseur accepte de se remettre en question, il peut se laisser convaincre et il est capable de reconnaître ses propres erreurs. Ensuite, s’il se contredit sans même s’en apercevoir, c’est le signe qu’il ne s’accroche pas à des idées figées et qu’il les dissocie de son identité. Celui qui se contredit est libre de penser : il n’est pas soumis à ces idées.

Il me faut parler sans rien affirmer, je chercherai toujours, je douterai la plupart du temps, me défiant moi-même. Cicéron

Un esprit capable de se contredire, et conscient qu’il le fera probablement, devrait idéalement présenter ses pensées comme des essais, des explorations plutôt que comme des vérités établies.

J’aime ces mots qui amolissent et modèrent la témérité de nos déclarations : peut-être, en quelque façon, quelque, on dit, je pense. Montaigne

Savoir se contredire, ou accepter d’être contredit, est un signe de sagesse.

Il m’arrive de me contredire, mais la vérité, elle, je ne la contredis pas. Montaigne

Si l’on est incapable d’entendre raison ou d’ajuster sa position face à un argument irréfutable, voire simplement convaincant, c’est que nos pensées se sont transformées en croyances. Et ces croyances, ancrées en nous, nous rendent aveugles à la vérité.

Remettre en question des croyances qui vous définissent ou guident votre existence exige un effort colossal et une humilité rare. Peu y parviennent.

Mais si, quand on le presse, il se change en pierre, comment user du raisonnement avec lui ? Épictète

Trois attitudes peuvent expliquer une absence totale de contradiction : la prudence, le dogmatisme, ou l’illusion d’une connaissance absolue.

Un penseur trop prudent évite tout risque : il se contente de répéter des vérités établies ou des évidences. Il ne se contredira jamais, mais n’est-il pas alors davantage un professeur qu’un penseur ?

Le penseur dogmatique refuse toute remise en question. Il campe sur ses positions et ignore les idées contraires sans même en examiner la pertinence. Son esprit, ainsi enfermé, cesse d’évoluer, d’apprendre : il se fige.

Le penseur omniscient, s’il existait, n’énoncerait que des vérités et n’aurait alors jamais à se contredire. Mais il n’est qu’une chimère : celui qui s’en croit un n’est souvent qu’un dogmatique, sourd aux objections, défendant ses thèses avec acharnement même face à des preuves accablantes. Son assurance est telle qu’il rejette d’emblée toute contradiction.

Une pensée libre, affranchie de tout dogmatisme, exige de savoir se contredire : ne jamais se contredire est un signe fort que nos idées nous aveuglent.

Si, en relisant mes textes passés, je n’y trouve aujourd’hui aucune idée que je désavouerais, ou si aucun de mes écrits récents ne contredit ce que j’écrivais il y a un an, c’est sans doute le signe qu’une remise en question s’impose.

Car dans ce que je dis, je ne garantis en effet rien d’autre que le fait de l’avoir pensé à ce moment-là, une pensée désordonnée et vacillante. Montaigne

Cela peut paraître paradoxal, mais j’espère qu’en relisant mes textes dans quelques années, certaines de mes idées me sembleront insensées. Ce serait la preuve que j’ai appris, évolué, ou au moins changé. Je veux que mon esprit soit un cours d’eau et non un étang.

Si mon esprit pouvait se fixer, je ne remettrais pas sans cesse en cause, je prendrais des décisions ; mais il est toujours en apprentissage et à faire ses preuves. Montaigne

Un esprit figé n’est pas mon idéal, du moins pas à ce stade de ma vie. Je veux qu’il évolue au fil des discussions et des réflexions, des livres que je lis et des expériences que je traverse.

Mes opinions futures ne seront pas forcément meilleures en soi, mais elles le seront pour moi, façonnées par mes expériences et mes réflexions.

Si je me répète parfois, c’est, à mes yeux, tout aussi positif. Une idée que j’écris, que j’oublie, puis qui me revient et que je réécris, gagne, pour moi, en légitimité.

Je crains que, par inadvertance, elle m’ait amené à écrire deux fois la même chose. Montaigne

Si ma mémoire faillit, mais que mon esprit, en y repensant, aboutit à la même conclusion, alors cette idée se renforce : deux versions distinctes de moi l’ont pensée à des moments différents de ma vie.

Oublier ses idées, comme se contredire, est synonyme d’une grande variété de pensée mais également d’un certain détachement.

Un esprit obnubilé par quelques règles qu’il répète sans cesse finit par ne plus savoir s’il les pense vraiment, ou si c’est leur répétition qui les lui a imposées.

Et je n’aime pas l’usage de son école stoïcienne, qui consiste à répéter pour chaque matière, en long et en large, les principes et les postulats qui ont une valeur générale, et à remettre toujours en avant les arguments et raisons universelles. Montaigne

Penser librement, pour moi, c’est laisser son esprit butiner d’idées en idées, de thèmes en thèmes, oubliant, répétant, se contredisant à mesure qu’il évolue ou que notre mémoire faillit.

Je n’enseigne point, je raconte. Montaigne

Comme Montaigne, je veux essayer sans établir, proposer des idées sans les ériger en vérités. Je crois ce que j’écris au moment où je l’écris, tout en restant ouvert à ce qu’une idée contraire me convainque demain.

Le sacrifice de l'amour

Sacrifier, à l’origine, c’est se séparer d’une ressource dans l’espoir d’obtenir la faveur d’un dieu. Ce n’est pas une perte sèche, ni un simple don : c’est un investissement incertain. Aujourd’hui, on peine à croire que les sacrifices aient jamais été payants, puisque la faveur divine relève de l’illusion. Pourtant, cela ne les rend pas inutiles pour autant. L’espoir d’une faveur divine, même jamais accordée, avait sans doute une utilité. Si le sacrifice a traversé les âges et les cultures, c’est qu’il répondait à un besoin, réel ou symbolique.

Le mot “sacrifice” est très fort aujourd’hui : il évoque immédiatement la mort, qu’il s’agisse d’un humain ou d’un animal. Pourtant, à mes yeux, sacrifier, c’est avant tout se séparer d’une ressource dans l’espoir d’obtenir quelque chose en retour.

Prier, c’est sacrifier son temps pour la faveur d’un dieu. Un jeu d’argent, c’est sacrifier une mise dans l’espoir de la multiplier. Planter une pomme de terre, c’est sacrifier un repas pour une éventuelle récolte plusieurs mois plus tard.

Le sacrifice implique une incertitude : si le résultat est garanti, ce n’est plus un sacrifice mais un échange.

Travailler comme employé, ce n’est pas sacrifier son temps, c’est l’échanger contre de l’argent. Acheter, ce n’est pas sacrifier son argent, c’est l’échanger contre un bien ou une expérience.

Donner de l’amour, ce n’est pas forcément en recevoir en retour ; et même si l’habitude nous laisse croire à un échange, il ne se fait jamais en quantités égales ni avec la même intensité. Les humains, surtout en matière d’émotions, sont imprévisibles : nous sommes de vraies girouettes. Attendre que l’amour donné nous soit rendu avec la même intensité, ou même de façon régulière, c’est méconnaître ce qui fait la particularité et la beauté des relations humaines.

Si l’amour était comme une monnaie, où les transactions impliquent des échanges clairs et précis, les relations amoureuses perdraient tout leur intérêt. Sans la crainte d’aimer sans retour, le jeu de l’amour ne perdrait-il pas tout son sens ?

On donne de l’amour pour en recevoir en retour. Mais cet amour qu’on a donné, on n’aurait pas pu le garder pour nous. L’amour que l’on donne et celui que l’on se porte à soi-même sont deux choses qui n’ont absolument rien à voir.

Donner de l’amour ne diminue pas notre amour-propre. Également, être avare d’amour ne nous apporte rien, car cette ressource n’a de la valeur que pour les autres. En refusant d’aimer, on économise seulement un léger effort et éventuellement du temps. Mais donner de l’amour, même si le retour est incertain, peut nous apporter tant qu’il serait bête de ne pas tenter le pari.

Qui ne vit pas du tout pour autrui ne vit guère pour lui-même. Montaigne

L’amour exige un sacrifice. Recevoir de l’amour sans jamais en donner est un vol : on profite de ce que l’autre offre dans l’espoir d’un retour, mais on ne lui donne rien.

L’amour sans sacrifice est un vol. Nassim Taleb

L’effet de l'amour dépend de qui on le reçoit : une goutte d’amour d’un avare a parfois plus d’effet sur nous qu’une averse d’amour venant de quelqu’un qui en distribue à tout va.

La valeur de la monnaie change, selon la frappe et la marque de son origine. Montaigne

Les relations amoureuses ne sont presque jamais équitables, et c’est ce qui les rend humaines. Même si on s’y employait, on ne pourrait les rendre équitables : ce que l’on offre ne correspond jamais à ce que l’autre reçoit. La notion d’équité en amour est une insulte à sa nature même.

Une relation asymétrique n’a rien de malsain en soi : ce qui l’est, c’est l’absence totale de réciprocité. Un tel déséquilibre peut perdurer un temps, porté par la passion, mais la raison finit toujours par l’emporter : l’amour sans retour disparaît inévitablement. Le vrai amour appelle l’amour en retour, et rien d’autre.

Compenser un manque d’amour en offrant argent ou cadeaux ne tient qu’un temps : si la relation persiste, c’est que l’affection s’est changée en un leurre, un semblant d’amour maintenu par des intérêts matériels plus que par le cœur.

Le vrai amour est un choix, non une inclination naturelle : le coup de foudre n’est qu’une illusion. Sous l’emprise de la passion, on donne sans compter, et tout le reste perd son importance. Ce qui aurait pu sembler un sacrifice ne l’est plus, car aimer cette personne devient l’unique priorité.

Mais la passion n’est pas l’amour. La passion est une réaction spontanée ; l’amour, lui, est une décision délibérée. Lorsque la passion s’éteint, s’il n’y a pas d’amour derrière, alors il n’y a plus rien, et la relation dépérit.

Qu’est-ce que donner de l’amour, au fond ? Cela peut prendre mille formes : un geste, une attention, du temps partagé, une écoute sincère, un cadeau. Et bien que ce soient des sacrifices, cela ne signifie pas qu’ils soient déplaisants, bien au contraire. Ils le deviennent seulement si aucun amour n’est jamais reçu en retour.

Quand je "sacrifie" mon samedi après-midi pour mes parents ou mes amis, c’est en réalité ce qui me remplit le plus de joie : leur amour en retour est ce que j’ai de plus précieux. Mais si je n’obtenais rien en retour à de nombreuses reprises, j’en viendrais à ressentir une perte, et à remettre en cause la valeur de ce sacrifice.

Notre tolérance au déséquilibre dépend du contexte. Dans une relation solidement établie, on accepte plus facilement de donner sans retour immédiat, car on connaît déjà la valeur de ce lien. À l’inverse, dans une rencontre naissante, comme un premier rendez-vous, l’absence de connexion se ressent comme du temps perdu.

On ressent que l’amour est un sacrifice uniquement lorsque ce sacrifice ne paye pas.

Dans une relation installée, ce que l’on donne ne se vit pas comme un sacrifice : les retours, même inégaux, suffisent à créer un équilibre. Mais quand l’un cesse soudainement d’en offrir, on ressent une profonde tristesse. Car, au-delà du sacrifice impayé, l’amour d’une personne qui nous en donnait autrefois nous est retiré : la peine est double.

Entretenir l’amour doit être une priorité : cultiver les relations qui nous portent, sans les tenir pour acquises sous prétexte qu’elles semblent solides. Une relation amoureuse est une chance rare, et il appartient aux deux parties d’en nourrir la flamme. Donner de l’amour nous coûte si peu, alors que ses bienfaits, pour les autres comme pour soi, sont immenses. Car on ne peut pas être heureux sans en recevoir, et si l’on cesse d’en donner, on risque d’en être un jour privé.

Donner de l’amour n’est pas un geste ponctuel : c’est un engagement qui s’étire dans le temps. L’amour qui nous a été offert ne nous appartient pas pour toujours : il nous a appartenu pleinement au moment où nous l’avons reçu, mais, comme les êtres évoluent sans cesse, l’amour reçu hier ne garantit pas celui d’aujourd’hui. Ce qui nous a été donné en amour n’existe plus que dans nos souvenirs.

L’amour, comme le feu, s’entretient : pour maintenir une flamme, il faut l’alimenter régulièrement, sans quoi elle disparait. Même un grand feu peut tenir longtemps sans combustible, mais il finira par s’éteindre.

Peu importe l’ardeur de la flamme, une simple parole blessante ou un éclat de colère peut agir comme l’eau sur le feu. Les mots, une fois lâchés, ne reviennent pas : quand le bois est trempé, il est presque impossible de raviver le feu. Une seule explosion de colère peut réduire en cendres ce qu’il a fallu des années à construire.

Le sommeil

Le sommeil est fascinant. Tous les animaux dorment et ce n’est pas anodin : cela signifie que le sommeil est d’une importance capitale. Passer huit heures par jour amorphe et vulnérable aux prédateurs semble, à première vue, une assez mauvaise idée. Si, malgré cela, le sommeil a été favorisé pendant l’évolution, cela veut dire que les avantages qu’il offre compensent largement ces dangers et cette perte de temps quotidienne : vu l’ampleur du risque, le sommeil a nécessairement une importance énorme.

La nature, par l’évolution, prouve alors qu’il faut le prendre au sérieux et que dormir le mieux possible est primordial.

Mais bien dormir, qu’est-ce que cela veut dire exactement ? Si l’on fait l’impasse sur les problèmes d’insomnie, de stress, d’alcool, d’écran, etc., qui peuvent altérer le sommeil de manière évidente, il reste encore plusieurs choses à considérer.

Aujourd’hui, on nous préconise plusieurs règles, les deux plus importantes étant : “dormir 7 à 9 h par nuit” et “se coucher et se réveiller tous les jours à la même heure”.

Ces conseils sont appuyés par la science, mais il manque, selon moi, un aspect clé : la variabilité. Un peu à l’image de l’alimentation, on raisonne sur une seule journée, sur une journée idéale, et on se contente de la dupliquer encore et encore pour construire la façon de dormir, ou de s’alimenter, optimale.

Mais on prend rarement en compte, peut-être car c’est un plus gros défi scientifique, les écarts épisodiques à ces règles journalières : jeûner une journée, dormir parfois seulement 3 h, se coucher plus tôt que l’heure habituelle après une journée éprouvante, ne pas manger de viande pendant 3 jours.

Pourtant, cette variabilité était présente lors de notre évolution, alors pourquoi ne serait-elle pas bénéfique ? La Nature, par son imprévisibilité, aura logiquement favorisé ceux qui enduraient le mieux ces variations. Ces variations ne nous poseraient donc aucun problème et pourraient même nous être bénéfiques, tant qu’elles restent dans des limites raisonnables. En postulant un rythme identique jour après jour, la science a déterminé la façon de dormir la plus adaptée à ce rythme. Mais elle n’a jamais démontré qu’un rythme fixe était, en soi, l’idéal.

Durant notre évolution, les nuits ininterrompues étaient loin d’être assurées. Les imprévus étaient légion : fuir un danger, veiller pour fêter une chasse, ou récupérer après une journée physiquement éprouvante. Ces variations faisaient partie intégrante de la vie.

On nous présente souvent 8 heures de sommeil comme la durée idéale, mais des études récentes laissent penser que la variabilité, comme celle que la nature nous imposait autrefois, pourrait en réalité être bénéfique. Une routine de sommeil trop rigide ne serait donc pas optimale pour la santé.

Au-delà des avantages physiques potentiels, les bienfaits pour la santé mentale sont considérables. Pour des personnes comme moi, dont la discipline peut parfois se transformer en prison, cette flexibilité offre une libération : celle de pouvoir s’adapter sans culpabiliser, et ainsi vivre pleinement ses relations sociales.

J’ai longtemps été obsédé par mon sommeil. Sortir entre amis me plait beaucoup mais me faisait, presque inconsciemment, culpabiliser de ne pas respecter mes engagements en quantité de sommeil, voire de nuire à ma santé. Je sais que c’est absurde, et je le reconnais volontiers. Pourtant, ces émotions me dépassent souvent : je ne les maîtrise pas comme je le voudrais.

Cette approche évolutive, que je viens de décrire, n’est plus une simple hypothèse : des études scientifiques commencent à la confirmer. Cela me permet d’y croire et d’adopter cette approche antifragile : l’exposition épisodique au chaos devient une règle à suivre. Je ne culpabilise plus, bien au contraire : je cherche désormais à introduire de la variabilité dans mes nuits, car je n’en vois plus que les avantages.

Je regrette d’avoir besoin de cette justification pour oser sortir le soir, mais c’est un fait : mes habitudes finissent parfois par m’aveugler. Ma grande discipline, qui m’apporte tant, génère aussi ces blocages.

Comme souvent, écrire ancre en moi la réflexion. Maintenant que cette règle fait partie de moi, elle sera plus facile à suivre : la respecter, c’est justement ne pas respecter, du moins pas toujours, un horaire de coucher et de lever strict.

Une dernière chose à souligner : l’importance de tester par soi-même. Nos habitudes de sommeil sont souvent figées : horaires fixes, rituels immuables. Déroger à ces règles peut faire peur, comme si changer ce qui “fonctionne” était risqué. Pourtant, expérimenter coûte peu : quelques nuits moins bonnes, c’est négligeable sur une vie entière. Mais si l’expérience est concluante, les bénéfices, eux, nous suivent pour toujours.

Pendant des années, je me suis couché de manière à passer 8 h 30 au lit, me réveillant souvent plus d’une heure avant mon réveil, à somnoler sans vraiment me rendormir. J’ai finalement osé essayer de me coucher une heure plus tard. Résultat ? Une heure de journée gagnée chaque jour, sans perte d’énergie. Même en cas d’échec, le coût aurait été négligeable. Mais l’expérience a réussi et ce gain est inestimable.

Le sommeil ne se réduit pas à la durée : caféine, sport, écrans, activités, douche froide… Chaque paramètre compte et mérite d’être exploré. Les conseils des autres peuvent inspirer, mais seule l’expérimentation personnelle permet de construire le sommeil qui nous convient.

Tester un coucher plus tardif, supprimer la caféine après 14 h, ou remplacer 30 minutes de sommeil par une marche matinale : ces ajustements, même minimes, peuvent révéler des bénéfices insoupçonnés. Ne laissez pas la peur de quelques mauvaises nuits vous empêcher de trouver votre meilleure façon de dormir.

Ce qui se passe la nuit détermine qui vous serez le jour.

Le regard des autres

Le naturel, la confiance, l’aisance, tout cela est conditionné par le poids que le regard des autres a pour nous. Mais ce poids dépend uniquement de ce qu’on lui accorde.

Chacun est unique : s’inquiéter et accorder une trop grande importance à la manière dont les autres nous considèrent, c’est renier notre unicité. Le regard des autres est bien sûr un indicateur, un miroir de nous-mêmes nous pointant des axes d’amélioration ou des problèmes freinant notre acceptation dans la société. Car on ne veut pas se leurrer : l’humain est un animal social et l’acceptation par ses pairs est primordiale. Si le regard des autres nous révèle des défauts concrets et perfectibles, en tenir compte a du sens si cela facilite notre vie en société. Le vrai problème surgit quand ce regard nous pousse à renoncer à notre naturel pour jouer un rôle.

Personne ne distribue son argent aux autres, mais chacun de nous leur consacre son temps et sa vie. Montaigne

La confiance est un atout dans les relations, c’est une évidence : elle nous rend plus attirants, plus à l’aise, plus spontanés et plus audacieux. Mais chercher à afficher cette confiance sans se convaincre soi-même, c’est souvent en fournir une pâle imitation. Et cette imitation ne dupe personne : on perçoit vite le masque, tant la perte de naturel est flagrante.

Ce qui nous sied le mieux, c’est ce qui nous est le plus naturel. Cicéron

On ne devient pas confiant en cherchant à l’être mais en cessant de jouer un rôle pour enfin être soi-même.

Be yourself, everyone else is already taken. Oscar Wilde

Mais alors comment rester soi-même ? Comment se détacher de la peur du regard des autres ? Comme tous, j’ai des défauts, je ne suis pas le plus beau ni le plus intelligent, mais je suis moi et pour rien au monde je n’échangerai ma place avec qui que ce soit.

Alors quoi ? Vouloir rester moi-même à tout prix, mais ne pas assumer mes prétendus défauts ? Voilà le paradoxe. Sans eux, je ne serais plus moi : ils ont sculpté ce dont je suis fier aujourd’hui. Les accepter, c’est reconnaître qu’ils m’ont aussi rendu unique. En avoir honte serait absurde : ces défauts ont forgé ce dont je suis fier aujourd’hui, ils ont fait de moi ce que je suis. À aucun prix je ne voudrais revivre sans ces défauts, de peur de devenir un autre.

Si j’avais à revivre, je revivrais comme j’ai vécu. Montaigne

Alors je ne dois pas jouer un rôle mais juste être moi-même, dire ce que je pense, ne pas mentir par crainte du jugement, ne pas baisser les yeux et être aussi fier de mes défauts que de mes atouts.

Chercher à établir cette confiance en se détachant du regard des autres, c’est d’abord se poser cette simple question :

Imagine qu’on te propose d’échanger ta vie contre celle d’autrui, absolument tout, pas seulement les avantages. Accepteras-tu ? Si la réponse est non, alors se soucier du regard des autres devient absurde, car en enlevant ne serait-ce qu’un fragment de ce qui te définit, tu n’es plus toi-même. Altérer ne serait-ce qu’un détail de notre être, c’est risquer de tout bouleverser, y compris ce qui nous rend uniques aujourd’hui.

Votre pensée ne peut, ni par sa volonté, ni par son imagination, en modifier un élément sans que l’ordre des choses tout entier n’en soit bouleversé, et le passé et l’avenir. Montaigne

Sans mon ptosis, un défaut qui m’a longtemps travaillé, je perds une grande partie de mon charme, je deviens banal, moins intéressant et surtout je deviens un autre. Le charme se construit dans les défauts et non dans l’uniformisation, dans la particularité et non dans la norme.

La laideur d’une vieillesse avouée est moins laide et moins vieille, à mon avis, que celle qui est repeinte et bien lissée. Montaigne

Ce défaut, mon ptosis, pourrait être 'corrigé' d’un simple geste chirurgical. J’y ai longuement songé. Mais le supprimer, ce serait renoncer à une part de moi, comme si je luttais contre ce que la nature m’a donné.

Être fier de soi ne signifie pas renoncer à grandir. Il s’agit de distinguer ce qui est essence, ce sans quoi je ne suis plus moi, et ce qui est accident, ce que je peux ajuster sans me trahir. Nier qu’être accepté a des avantages, que le regard des autres a un réel impact sur nous, c’est aussi renier ce que nous sommes : l’être humain est un animal social, le désir d’acceptation par les autres fait partie intégrante de notre nature.

Ce que nous sommes réellement nous importe moins que ce que nous livrons à la connaissance des autres. Montaigne

Chercher à s’améliorer sur ce qui dépend de nous, comme l’aisance à l’oral, la politesse, la bonté, la compréhension de l’autre, est à la fois utile et naturel.

Me résigner à un niveau médiocre au nom de l'acceptation de soi alors que je peux et désire profondément le changer est dénué de sens. Ce que je peux améliorer, je le fais ; ce que je ne peux ou ne veux pas changer, je l’accepte et je l’embrasse.

Avoir honte de mon reflet est absurde, cela revient à nier une partie de moi, à séparer mon corps de mon âme. Les deux sont indissociables : embrasser l’un et dénigrer l’autre n’a absolument aucun sens.

S’accepter, c’est embrasser qui l’on est aujourd’hui, sans fermer la porte à ce que l’on peut devenir.

Le privilège

Je suis un privilégié dans la société, sans aucun doute. J’ai de l’argent, des relations, un métier reconnu et bien payé, bref tout le paquet complet pour être considéré, et à juste titre, comme privilégié.

Mon point dans cette pensée n’est pas de mettre le fardeau du privilège sur les gens dans la même situation que moi ou de leur enlever le mérite de leur situation. Mais assumer mon privilège s’avère nécessaire dans mon cheminement de pensée.

Ce qui m’intéresse, ce n’est pas qui est privilégié, pourquoi ni comment, mais plutôt sa place dans la société, ce que son statut lui impose, lui permet ou lui apporte vraiment.

Débattre de savoir qui est privilégié ou classer précisément les différents privilèges serait de toute façon stérile : qui l’on considère comme privilégié et les choses que l’on considère comme un privilège sont finalement assez subjectives.

Ce qui me pose problème, c’est notre tendance à assimiler le privilège au bonheur : quelqu’un de privilégié serait forcément dans une situation plus propice au bonheur qu’une personne moins privilégiée que lui. À mon sens, ce n’est que rarement le cas : mon privilège me permet de tirer davantage de la société que la moyenne, mais il ne garantit en rien mon bonheur. Si la vie se réduisait à une seule dimension où position sociale et bonheur progresseraient ensemble, cette croyance aurait un sens, mais la vie se joue sur des milliers de plans. Être mieux loti que les autres sur l’un d’eux ne garantit rien pour les autres.

Il est courant de n’utiliser qu’une seule valeur pour comparer les gens entre eux : aujourd’hui, la place sur l’échelle sociale est la mesure par défaut. Que ce soit pour la réussite d’une personne, pour l’égalité femme/homme, pour l’égalité entre les ethnies ou bien d’autre chose, la position sociale est le critère que l’on regarde. C’est humain, on fait abstraction des autres données, que l’on considère moins pertinentes, et on se limite à un chiffre, un simple chiffre parlant qui nous illusionne et nous donne une information, certes, mais très limitée et peu représentative de la réalité. C’est la position sociale, donc notre rôle et l’apport que l’on a pour la société, qui définissent notre réussite. Et c’est tout l’intérêt : réduire nos aspirations à une position sociale, c’est nous déshumaniser pour nous transformer en rouage d’une société bien huilée.

La plupart des règles et des préceptes de la société sont conçus de façon à nous pousser hors de nous, à nous chasser vers la place publique pour nous mettre au service de tous. Montaigne

Le privilège est lié directement à la position sociale : il regarde à la fois le résultat et le départ, mais il reste sur la même dimension. Réduire les aspirations humaines à la position sociale, c’est nier ce qui fait la beauté de l’humain : la variété dans ses activités, ses pensées et ses envies. Il faudrait alors que je me contente de ma situation, pas parce que j’en suis satisfait mais parce que d’autres sont moins privilégiés ? Je ne devrais pas m’autoriser à rêver parce que d’autres rêvent d’être dans ma position ?

Est content non celui qu’on croit, mais celui qui en est lui-même persuadé. Montaigne

Mon privilège m’apporte indéniablement plusieurs choses : du confort de vie, de la sécurité et de la stabilité. Mais si ce n’est pas ce à quoi j’aspire, je devrais quand même m’en contenter ? Toutes ces choses que mon privilège m’apporte ne sont, pour moi, liées au bonheur que de manière très limitée.

Le bonheur de cet autre est seulement en surface. Sénèque

Ce que m’apporte vraiment ce privilège, c’est de la lucidité et du temps. Assez pour comprendre que grimper cette échelle sociale ne m’attire plus et pour chercher désormais à m’en écarter, afin d’être heureux et libre.

C’est là, à mes yeux, l’atout le plus précieux que me confère mon privilège : avoir les moyens, les relations et le temps d’envisager une autre vie, une vie libérée de cette ascension sociale.

La position sociale, cette mesure utilisée pour définir la réussite et la valeur dans notre société, ne m’intéresse plus, voire même me dégoûte. Laisser la société choisir ce qui définit ma réussite plutôt que de me poser moi-même ces questions me plonge dans un certain malaise : qui d’autre que moi peut savoir si j’ai réussi ma vie ? Le regard des autres pèse tellement que nous finissons par sacrifier nos rêves pour des ambitions socialement validées : le plus important n’est plus de faire ce que l’on rêve de faire, mais que nos actions soient reconnues socialement.

Ce que nous sommes réellement nous importe moins que ce que nous livrons à la connaissance du public. Montaigne

M’imposer d’être satisfait de ma vie actuelle parce que je suis privilégié est pour moi un non-sens complet. Si ma vie actuelle ne me convient pas, alors même qu’elle est socialement reconnue, j’estime avoir le droit et la légitimité d’aspirer à autre chose.

Pour moi, c’est comme dire à un animal d’élevage qu’il devrait se contenter de ses quelques minutes de sortie quotidiennes, un privilège par rapport à ses congénères, ou à un lion en cage qu’il n’a pas à se plaindre puisqu’il mange mieux que les panthères. Pourtant, ni l’un ni l’autre ne sont libres : ils sont simplement mieux lotis, mais toujours prisonniers. Qui oserait reprocher au lion en cage de regretter la savane, sous prétexte qu’il est mieux nourri et dispensé de chasser ?

Ne parlez pas de “progrès” en matière de longévité, de sécurité ou de confort avant d’avoir comparé l’animal du zoo à celui en liberté. Nassim Taleb

Notre cage est plaisante, tellement plaisante qu’on en oublie souvent les barreaux, qu’on ne cherche plus à la quitter et qu’on se conforte dans cet état.

Il m’est plus agréable de vivre sans chaîne au cou. Pseudo-Gallus

Les privilégiés vivent dans une prison agréable qu’on leur reproche de ne pas trouver suffisante dès lors qu’ils rêvent d’autre chose après en avoir aperçu les barreaux. Mais ce sont eux qui sont, de par leur privilège, les mieux placés pour transformer la société : leur reprocher d’agir pour leurs idéaux revient à empêcher les choses de bouger sociétalement.

Les moins privilégiés, ceux à qui l’on reconnaît le droit de se plaindre, disposent généralement de moins de moyens pour changer les choses.

C'est quelque chose que chacun peut faire mais c'est plus facile pour ceux que Dieu a mis à l’abri des nécessités naturelles et urgentes. Montaigne

Également, il est naturel de croire qu’un statut social plus élevé apportera le bonheur, tant qu’on n'en a pas fait l’expérience. Pourtant, une fois ce statut atteint, on réalise parfois, trop tard, que ce n’était pas cela que l’on recherchait.

Le privilégié, lui, est déjà assez haut dans l’échelle sociale et a plus de chances de s’être rendu compte que la grimper encore et encore n’est pas ce qui lui apportera le bonheur.

En empêchant les privilégiés de remettre en question leur place, on perpétue un système où le bonheur se confond avec le statut.

Qu’ils s’efforcent de plier les choses à eux-mêmes et non de se plier aux choses. Horace

Le loisir

Le loisir, pas les loisirs : les deux termes sont proches mais renvoient pourtant à des concepts bien différents. Les loisirs sont des activités précises, souvent présentées par la société comme des solutions toutes faites pour occuper notre temps. En découpant le loisir en une liste de loisirs, on lui impose des barrières, on limite notre temps libre à quelques activités arbitraires : il n’est alors plus réellement du temps libre. Avoir le loisir, c’est disposer de temps pour faire ce que l’on souhaite sur le moment. Avoir un loisir, c’est choisir une occupation dans une liste prédéfinie.

Le loisir, c’est le temps libre, les loisirs, c’est une façon de le remplir. Le loisir n’est pas défini par des activités mais par la liberté d’utiliser son temps. Un individu libre de toute contrainte consacre tout son temps à son loisir : qu’il travaille, lise, écoute de la musique ou regarde un film, ce temps lui appartient, il a la liberté de l’utiliser comme il le souhaite.

Il ne veut pas qu’on lui impose des occupations, il veut s’occuper lui-même. Stefan Zweig

Un loisir peut devenir une prison : ce qui était d’abord un plaisir devient un besoin, puis une addiction. Le temps libre se change en routine, en contrainte : ce qui était du temps libre ne l’est plus, ce qui était le loisir devient un loisir.

Bloquer du temps pour un loisir n’a rien d’absurde : une activité que l’on aime pratiquer et qui nous change les idées nous fait beaucoup de bien. Mais ce temps perd sa liberté, il devient une nouvelle activité programmée dans notre agenda.

Essayer de tout prévoir, de transformer tout son temps libre en contraintes et de ne laisser aucune place à la décision spontanée est, pour moi, une erreur : on a aujourd’hui la possibilité de le faire uniquement parce que la société nous le permet. Notre société moderne a transformé un monde imprévisible en illusion de contrôle : on peut choisir d’éviter la majorité des imprévus, mais en contrepartie, est-ce que ce n’est pas se priver d’expériences et se fondre dans un moule restreignant notre liberté ?

Ne parlez pas de “progrès” en matière de longévité, de sécurité ou de confort avant d’avoir comparé l’animal du zoo à celui en liberté. Nassim Taleb

Ce qui rend la nature si belle, c’est cette omniprésence de l’imprévu. Sans météo, sans horloge, sans supermarché, sans distraction facile, et surtout, sans le filet de la société moderne, l’idée même d’organiser précisément sa journée devient absurde.

Le loisir, ce n’est pas prévoir quelque chose : c’est disposer de son temps.

À l’origine, tout n’est que loisir et nos seules contraintes viennent de la nature, de nos besoins naturels et de nous-mêmes pour tenter de réduire le chaos. Le loisir est la toile de fond et les contraintes s’y greffent au fur et à mesure, selon les besoins et les imprévus : si j’ai froid, je fais un feu ; si j’ai faim, je chasse ou je cueille ; si je dois me défendre, je me bats ; si je suis malade, je me repose.

Mais dans la société moderne, ce n’est plus le loisir qui forme le socle, mais la planification. Les outils que l’on a (météo, calendrier, heure, saison) et les institutions qu’on a créées (horaires de travail, activités) ont transformé la relation entre le temps libre et les contraintes. Les contraintes structurent désormais notre quotidien, reléguant le loisir au rang d’exception. L’action spontanée, qu’elle réponde à un désir ou à un besoin, cède la place à ce que dicte l’agenda.

Ce n’est pas à un homme affairé qu’il appartient de vivre. Sénèque

L’emploi du temps, comme son nom l’indique, assigne un emploi au temps et nous transforme en employé : en planifiant notre temps, on renonce à en disposer librement.

Et même dans ces phases creuses, où l’on a enfin du temps libre, on reste si préoccupé par notre agenda qu’on se projette dans le futur et qu’on tente de le rapprocher au plus vite. Cette anticipation du futur, source d’ennui, nous pousse à combler notre temps libre par des distractions futiles, dont le seul but est de faire passer le temps.

La vie du sot est sans joie, agitée et tournée toute entière vers l’avenir. Sénèque

Mais dans le monde moderne, peut-être que prévoir l’emploi de son temps est un moindre mal : ce serait une manière de lutter contre la distraction facile, cette distraction omniprésente qui est capable de nous maintenir dans un état végétatif pendant de longues heures. Sans contrainte, ne risque-t-on pas de se condamner à l’inaction ou à des occupations sans valeur ?

[…] tant il y a d’objets qui nous arrachent à nous-mêmes. Épictète

C’est bien possible : j’ai beau critiquer les contraintes, elles me semblent quand même préférables à une fuite systématique vers la distraction.

Mais plutôt que de s’imposer des contraintes horaires pour éviter ces distractions, on préférera s’en imposer une unique : celle de préserver notre temps libre en évitant à tout prix ces distractions abrutissantes. Cette seule contrainte permettrait alors de nous libérer de toutes les autres.

Il faut combattre les passions avec violence et non avec subtilité. Fabianus

Sans contraintes naturelles ni distractions, l’humain passerait-il son temps à dormir… ou que ferait-il, spontanément ?

C’est en m’imposant cette unique contrainte que j’ai pu trouver ma réponse à cette question. J’ai besoin de varier les choses pendant mon temps libre, sans quoi je ne l’apprécie pas : rester amorphe sur mon canapé m’ennuie profondément si je n’ai pas les distractions modernes pour m’accompagner.

En se détachant de ces distractions, l’ennui, qui nous pousse à la variété, ne peut plus nous pousser vers la facilité. Les alternatives pour combattre l’ennui deviennent alors la marche, la musique, le dessin, le sport, la réflexion, les rencontres, la lecture ou encore le travail.

Le temps libre n’est plus un vide à combler entre deux obligations, mais un espace où s’exerce la liberté pure : celle de l’instant, sans projet ni attente.

La vraie liberté, c’est de n’avoir que du temps libre, libéré des distractions abrutissantes, et de l’utiliser en accord avec ses principes sans autre contrainte que celle-là. Cela demande un effort préalable : aligner ses envies et ses principes. C’est sans doute ce qu’il y a de plus difficile à acquérir, mais qui, pour moi, s’impose naturellement une fois les distractions modernes éliminées.

Idéalement, le travail doit émerger du temps libre naturellement, il ne doit pas s’imposer comme une contrainte nous privant de temps libre. On a le loisir d’utiliser ce temps comme on le souhaite, et si l’on décide de travailler, c’est parce que cela nous semble juste et adapté à cet instant, selon nos valeurs.

L’homme libre jouit d’une abondance de temps libre mais travaille souvent plus, ou au moins avec plus d’ardeur, que les hommes dans la contrainte. Choisir de travailler rend souvent bien plus efficace que d’être contraint à le faire.

L’ennui, dans sa forme la plus naturelle, nous guide vers la tâche la plus adaptée à accomplir pour nous. Mais la distraction moderne nous rend sourds à ce signal, le nullifie ou l’annule via une variété fictive. Les passe-temps modernes calment l’ennui sans nourrir l’esprit : on se contente souvent de regarder et non d’expérimenter.

Qui ne sait fermer la porte aux passions ne pourra plus les chasser, une fois entrées. Montaigne

Cela dit, les contraintes que l’on s’impose ne sont pas à rejeter : lorsqu’elles servent notre santé, notre clarté d’esprit ou nos liens, elles nous rendent plus robustes face au chaos naturel.

Étudier la philosophie

Un penseur doit-il s’imprégner des œuvres philosophiques pour affûter sa réflexion, ou s’en détourner pour préserver l’originalité de sa pensée ?

Pour progresser vite aux échecs, il ne suffit pas de jouer : il faut maîtriser des techniques, des règles et des automatismes connus. Mais si l’objectif est de développer un style inédit, l’étude des maîtres peut limiter la créativité : on reproduit leurs schémas au lieu d’en inventer de nouveaux. Pour inventer sa propre façon de jouer, il suffit de jouer, idéalement contre un partenaire aussi dépourvu que soi de l’héritage des millénaires de pratique.

Opter pour un style personnel, c’est renoncer à d’autres ambitions : on ne battra pas les meilleurs joueurs actuels, et on ne fera pas évoluer la technique dominante, fruit de siècles de perfectionnement. Seuls les grands maîtres, qui en ont une maîtrise absolue, peuvent espérer l’enrichir.

Dans le monde des idées, comme aux échecs, l’étude des maîtres offre des raccourcis : elle nous donne accès à des idées phares, forgées par des générations de réflexion. Mais cette efficacité a un prix. Ces pensées, que nous lisons, comprenons et adoptons, ne s’ancrent pas en nous avec la même force que celles que nous découvrons par nous-mêmes.

Quand une idée nous vient sans que nous l’ayons rencontrée dans un livre, même si toute pensée s’inspire bien sûr de quelque chose, nous savons qu’elle est vraiment nôtre.

D’expérience, avoir une idée, écrire sur cette idée puis la retrouver dans d’autres écrits apporte une immense satisfaction. Non seulement l’idée est nôtre, mais le temps l’a aussi validée : l’auteur qui, avant nous, a eu cette idée a vu ses écrits traverser les siècles. Mais si on s’encombre des idées des autres avant même d’avoir cherché, on limite ce qui aurait pu naître de nous.

Nos opinions se greffent les unes aux autres. Montaigne

Découvrir une idée par soi-même, puis éventuellement la retrouver chez un auteur, demande plus de temps que de l’emprunter directement. Mais cette lenteur nous apporte beaucoup : l’idée, parce qu’elle est née en nous, s’y enracine. Elle n’est pas un emprunt, mais une part de notre identité.

La philosophie n’est pas une science comme les autres. Là où, en physique, il serait absurde pour un physicien débutant de repartir de zéro pour avoir ses propres théories plutôt que de réutiliser celles déjà établies. Pour le philosophe, les deux approches peuvent avoir du sens : le monde des idées contient plusieurs chemins, une infinité même, tous différents et aucun n’est fondamentalement vrai ou meilleur qu’un autre.

Choisir d’étudier la philosophie avant de philosopher, c’est, même sans le vouloir, limiter les chemins qu’il nous sera possible d’emprunter.

La plupart des philosophes ajoutent leur pierre à des chemins tracés depuis l’Antiquité. Leurs idées prolongent des sentiers existants plutôt que d’en ouvrir de radicalement nouveaux. Avec le temps, ces chemins, bien que plus longs, se font plus étroits. Ainsi, plus les philosophes que nous lisons sont récents, plus leurs idées, issues de ces horizons rétrécis, restreignent notre propre espace de pensée.

La première sert de tige à la seconde, la seconde à la troisième. Montaigne

Bien sûr, étudier la philosophie, ce n’est pas prendre pour acquis tout ce que l’on a lu, ce que chaque penseur a dit. Mais consulter la pensée d’autres influence inévitablement, peu importe dans quel sens.

Pour étudier la philosophie sans trop contraindre ses pensées, les penseurs antiques et ceux qui, comme Montaigne, ont su reformuler leurs idées, me semblent les plus adaptés. Leurs pensées, encore larges et ouvertes, offrent une direction sans imposer de cadre trop rigide.

M’étant mis en tête d’écrire, je me suis un temps imposé d’étudier la philosophie. Mais cette réflexion, que je partage ici, m’a finalement freiné dans cette étude. J’ai alors choisi de me contenter d’un seul auteur, mon préféré, Michel de Montaigne, pour garder une direction tout en laissant la place à mes propres idées.

Il vaut mieux te confier à un petit nombre d’auteurs que d’aller ça et là à travers leur multitude. Sénèque

Peu après, dans les Essais, j’ai rencontré cette même réflexion venant de Montaigne, ce qui m’a conforté dans mes idées et m’a empli de joie.

Je préfère forger moi-même mon esprit que le remplir. Montaigne

J’ai réduit ma lecture philosophique aux Essais, et cet équilibre me convient : Montaigne me guide sans m’enfermer.

Quand j’écris, je préfère me passer de la compagnie du souvenir des livres, de peur qu’ils n’interrompent le fil de ma pensée. Montaigne

Je le lis sans précipitation, laissant à mes idées des semaines, voire des mois, pour émerger avant de les retrouver, peut-être, dans les Essais.

La lecture est une aide pour le penseur, je dirais même qu’elle est nécessaire, mais lire de la philosophie, des idées “claires”, ce n’est pas pareil que de prendre connaissance du monde via la lecture et d’en tirer ses propres idées.

La lecture, elle, me sert plus spécialement à éveiller mes réflexions en lui présentant divers sujets ; elle fait travailler mon jugement et non ma mémoire. Montaigne

Toutes nos pensées viennent de nos influences, mais déduire à partir de fictions, d’anecdotes ou de récits historiques, ce n’est pas pareil que de lire une idée sans l’avoir d’abord eue. Pour s’approprier une idée, la lire est loin d’avoir le même effet que de l’avoir.

La science qui n’a pu leur arriver jusqu’à l’esprit leur est restée sur la langue. Montaigne

Étudier la philosophie nous confronte à énormément d’idées qui nous semblent sensées, qui le sont probablement, mais qu’on laisse passer à travers nous : elles ne nous imprègnent pas car elles ne sont pas nôtres.

Si utile qu’elle soit, aucune chose ne peut vraiment servir, si c'est seulement en passant. Sénèque

Les deux approches ont leur mérite. Prendre la philosophie comme une science dure en s’imprégnant d’abord de toutes les idées existantes pour essayer de les enrichir, c’est bien sûr utile et louable.

La science la plus fameuse et la plus importante à notre époque n’est-elle pas de savoir comprendre les savants ? Montaigne

C’est prendre un raccourci pour faire avancer la science de la pensée, c’est monter sur “les épaules de géants” pour les faire grandir encore.

Nous nous élevons ainsi de degré en degré, et de là vient le fait que celui qui est monté le plus haut a souvent plus d’honneur que de mérite, car il n’est monté que d’un cran sur les épaules de l’avant-dernier. Montaigne

Mais cette approche ne me convient pas. Je veux que mes idées soient une extension de moi-même : que ce que je pense me définisse, et que je m’incarne dans ma pensée.

Tout le monde me reconnait dans mon livre et mon livre se reconnait en moi. Montaigne

Mon plaisir, je le trouve dans mes idées propres : je les considère miennes, authentiques et uniques, même s’il est probable qu’elles aient déjà été pensées. D’ailleurs, j’en fais régulièrement l’expérience en parcourant les Essais.

J’étais platonicien avant même de connaître l’existence de Platon. Montaigne

Même si ces idées ne sont pas nouvelles, elles ne sont pas inutiles pour autant : je les exprime à ma façon, et cette reformulation leur donne une nouvelle vigueur. Réfléchir, et redire, ce n’est pas reprendre des idées existantes, c’est les renforcer.

On ne peut rien dire de si absurde qu’il n’ait été dit par quelque philosophe. Cicéron

L’étudiant fait grandir la tour, le libre penseur solidifie ses fondations et éventuellement commence à en construire de nouvelles.

Il n’y a pas de méthode universelle pour philosopher. Certains choisiront de s’appuyer sur les géants pour aller plus loin ; d’autres, comme moi, préféreront d’abord explorer leur propre esprit, quitte à redécouvrir des vérités anciennes. Dans les deux cas, l’important est de penser et de vivre selon ce qui nous ressemble.

Une dernière chose : pour appliquer la philosophie à notre vie quotidienne, avoir les idées par soi-même puis éventuellement les retrouver dans ses lectures leur donne une place en nous qui n’aurait pu exister sans cette première réflexion. On trouve nous-mêmes ce qui est bien au lieu d’en accepter une définition existante.

Il ne suffit pas d’acquérir la sagesse, il faut en profiter. Cicéron

J’ai toujours été un lecteur, mais c’est l’écriture qui a rendu mes idées tangibles. Elles ne sont plus de simples concepts flottant dans ma tête : elles font désormais partie de moi et elles guident mes actions. Lorsqu’il s’agit d’appliquer la philosophie à la vie, l’esprit vierge a plus de potentiel que l’érudit.

Vaine est la sagesse du sage si elle ne profite pas à lui-même. Cicéron

Confiance dans les LLM ?

Il ne faut pas toujours croire les LLM (ChatGPT et équivalents). Cela peut sembler une évidence aujourd’hui : tout comme un professeur vous invitait à ne pas croire tout ce que vous trouvez sur internet, il en va de même pour les LLM.

Les LLM sont généralement plus fiables qu’un article web isolé, mais cette fiabilité n’est pas absolue. La force du LLM est de compresser les données qu’il a trouvées sur internet : il récupère plusieurs sources de la même information et les combine pour extraire le plus probable. Il s’aligne du côté de la majorité des sources.

Cette méthode permet de condenser efficacement l’information. En effet, les réponses d’un LLM reflètent généralement ce que la majorité des sources en ligne avancent et la plupart du temps, c’est une bonne chose. S’appuyer sur une pluralité de sources est souvent plus fiable que de se fier à un article isolé, surtout s’il est non sourcé ou douteux.

Cependant, dans des domaines où des acteurs influents saturent internet de contenus biaisés (marketing, lobbys), cette majorité ne reflète plus la réalité, mais simplement l’influence. Par exemple, si 90 % des pages web vantent les mérites d’un complément alimentaire 'miraculeux', le LLM reproduira cette affirmation, même si les 10 % restants, des études indépendantes et rigoureuses, la contredisent.

L’opinion de la foule est l’indice du pire. Sénèque

Comme évoqué précédemment, les réponses d’un LLM reflètent avant tout la majorité des informations disponibles en ligne. Or, les données utilisées pour leur entraînement sont rarement filtrées ou validées : leur pertinence ou leur rigueur scientifique n’influent pas sur leur poids dans l’apprentissage du modèle.

Si j’ai 10 informations fausses ou non prouvées provenant d’un marketing poussé et une seule information réelle provenant d’un article scientifique rigoureux, alors le LLM se rangera du côté de l’information venant du marketing.

Pour moi, si je n’en crois pas un, je n’en crois pas cent fois un. Montaigne

Le marketing inonde logiquement internet pour maximiser les chances qu’une recherche naïve aboutisse sur des articles promouvant ses produits ou ses idées. Avec les LLM, cette stratégie gagne en efficacité : plus un message est répété en ligne, plus il a de chances d’être repris comme une vérité par les modèles, même s’il est biaisé ou infondé.

C’est une chose difficile que de maintenir son jugement contre les opinions communes. Montaigne

Ces modèles ne sont pas conçus pour distinguer le vrai du faux, mais pour reproduire ce qui domine statistiquement dans leurs données. Ainsi, une affirmation fréquente, même biaisée, aura plus de chances d’être reprise qu’une information exacte mais marginale. Cela explique pourquoi les LLM, malgré leur utilité, ne sont pas infaillibles, surtout dans des domaines où les conflits d’intérêts sont fréquents.

Théoriquement, réduire ce biais serait possible en accordant plus de poids aux sources rigoureuses lors de l’entraînement. Par exemple, en privilégiant les études issues de Google Scholar plutôt que les contenus web non vérifiés. C’est une idée, mais les articles scientifiques sont loin d’avoir tous la même rigueur. Ils sont généralement plus rigoureux, mais leur qualité varie : certains, financés par des lobbies, peuvent véhiculer des biais ou des fausses informations. On sera donc alors mieux loti qu'en l'absence d’équilibrage, mais le problème sera encore présent.

Définir a priori quelles sources sont 'rigoureuses' est un travail colossal et ce filtrage, humain ou automatisé, introduirait lui-même des biais.

Il convient donc d’avoir une vigilance particulière sur les informations présentant des conflits d’intérêts ou un marketing poussé. En matière de recommandations alimentaires, les enjeux financiers sont colossaux : le marketing et les lobbys sont très puissants. Croire ce que raconte un LLM sur l’alimentation comme une 'parole divine’, c’est être le dindon de la farce.

Quand les sources contradictoires sont équilibrées, un LLM peut donner des réponses différentes à une même question : son résultat n’est pas déterministe, mais statistique. Une certitude affichée peut n’être que le fruit d’un pile ou face.

Ces limites concernent surtout les réponses naïves des LLM. Lorsqu’on est capable de pousser le LLM à 'réfléchir' en lui demandant de justifier ses réponses ou de citer ses sources, on peut réussir à avoir des informations plus nuancées et même parfois à le faire changer d’avis.

Avant d’accepter sans réserve une réponse de LLM, il est crucial d’évaluer les conflits d’intérêts potentiels liés au sujet. Une approche critique, comme demander des sources ou croiser les informations, reste indispensable.