La gratitude

Le terme gratitude est souvent associé au développement personnel : le fameux journal de gratitude où l’on écrit chaque jour que notre vie est géniale et où l’on remercie le destin pour toutes les belles choses qui nous arrivent.

C’est devenu un cliché, une source de moquerie, presque une parodie : on s’en moque aujourd’hui allègrement, mais devrait-on vraiment ? N’y a-t-il vraiment rien de bon à prendre dans cette pratique ?

Au quotidien, on ne se rend pas compte que tout ce que l’on a est loin d’être acquis.

Comme si quelqu’un vous en avait assuré l’éternelle possession, vous vous habituez à elle, vous vous liez à elle. Sénèque

Être satisfait n’est pas quelque chose de naturel : pour se rendre compte de la chance que l’on a et s’en contenter, il faut faire le choix d’y réfléchir sérieusement.

Aujourd’hui, j’ai la liberté de faire ce que je veux : écrire, lire, faire du sport, voyager, me balader. Je sais que peu de gens ont cette chance. Mais si je ne fais pas l'effort d'en prendre conscience, ma vie ne m'apparaîtra jamais telle qu'elle est vraiment.

Pour apprécier ma vie à sa juste valeur, et par respect envers mon moi futur qui sera peut-être moins bien loti, je me dois de me rappeler régulièrement cette chance. Cette vie sans contrainte, à laquelle il ne manque presque rien, m'emplit de bonheur dès que je prends le temps d'en mesurer la valeur. Être insatisfait de ma condition me semblerait presque déplacé, envers mon moi futur comme envers ceux qui ont eu moins de chance.

C’est un défaut chez nous, d’être plus mécontents de ce qui est au-dessus de nous que contents de voir ce qui est au-dessous. Montaigne

Pour certains, on ne peut se rendre compte de notre chance actuelle que lorsque l’on est passé par des déboires auparavant. En comparant notre nouvelle vie à celle d’avant, la reconnaissance s’imposerait alors.

Mais selon moi, ce n’est pas ce qui se passe réellement. Certes, les gens ayant gardé une situation confortable toute leur vie n’auront en effet pas d’élément de comparaison tangible, mais cela ne veut pas pour autant dire que ceux qui sont passés par le pire seront plus enclins à être reconnaissants.

L’humain, par les histoires, est capable de se projeter dans la vie d’un autre : l’essentiel pour être reconnaissant et satisfait serait alors non pas d’avoir vécu le pire mais plutôt d’être capable de l’envisager fréquemment.

Avoir connu le pire ne garantit pas qu'on appréciera davantage le meilleur ensuite. On l'a tous vécu : malade et souffrant, on se dit “Mais quel bonheur je vais ressentir quand je pourrai enfin déglutir sans douleur ou quand mon ventre cessera d’être douloureux”. On se projette dans la pleine santé en se promettant de l'apprécier, cette fois, à sa juste valeur. Mais une fois guéri, cette promesse s'évapore : on ne se sent pas plus reconnaissant qu'avant.

On ressent la maladie, mais pas la santé. Montaigne

Nous ne sentons pas l’entière santé comme la moindre des maladies. Montaigne

Ce phénomène est bien documenté, et porte même un nom : l'adaptation hédonique, cette tendance qu'ont les humains à revenir rapidement à un niveau de bonheur stable, quels que soient les événements positifs ou négatifs qui surviennent. C'est à double tranchant : un malheur ne nous affecte que temporairement, mais un bonheur aussi ne dure jamais bien longtemps.

Selon moi, cette adaptation hédonique peut être influencée par notre pensée. L’handicapé, qui ne cesse de penser à la personne qu’il était avant sa blessure, ne peut objectivement pas avoir un niveau de bonheur équivalent à celui qu’il avait avant. De même, le miraculé qui pense régulièrement à sa guérison et à ses douleurs d’antan sera, je pense, plus enclin au bonheur.

La gratitude, finalement, c'est penser à ce que nous aurions pu être avec moins de chance, et s'en rendre heureux par comparaison. L'envie en serait alors l'inverse : penser à ce qu'on aurait pu être avec plus de chance, et s'en rendre malheureux et jaloux.

La gratitude ne sert pas seulement à être heureux : elle sert aussi à se motiver. Se rendre compte de la chance qu'on a de pouvoir créer, réfléchir, faire du sport, sans l'utiliser pour réaliser ses rêves, c'est presque un affront envers ce nous alternatif qui n'a pas eu cette chance.

Avoir la possibilité de réaliser ses rêves et ne pas le faire, c'est laisser passer une chance que beaucoup aimeraient avoir. En prendre conscience est, pour moi, une grande source de motivation : ne pas agir pour mes idéaux devient alors une source de honte.

Aux États-Unis, la fête la plus importante de l'année est Thanksgiving, littéralement « la fête où l'on donne des mercis », la fête de la gratitude. Bien sûr, c'est surtout l'aspect familial qui y est célébré, mais ce qui vaut pour la famille vaut aussi dans les autres domaines de la vie.

On retrouve sa famille, reconnaissant qu'elle soit encore là. Même si ce n'est pas toujours facile, même si chacun a ses défauts, cette fête nous rappelle que nos proches ne sont pas éternels. On profite alors bien plus de ces moments à leurs côtés, sachant qu'un jour ils nous manqueront, et qu'on regrettera de ne pas avoir passé plus de temps avec eux.

D'autant plus que leurs défauts sont aussi ce qui les rend uniques : c'est la raison profonde de notre amour pour eux, même si on a parfois du mal à l'admettre. C'est ce qui les rend irremplaçables.

Ce n'est pas anodin que la fête la plus importante soit justement celle de la gratitude : cela souligne à quel point celle-ci a été une valeur centrale de cette société, et invite à se demander si elle ne mériterait pas, elle aussi, une place plus centrale dans nos vies. Cette fête nous rappelle d'être reconnaissants, chose que, comme on l'a vu, on a tendance à oublier bien vite.

Alors oui, tenir un journal de gratitude me paraît, à moi aussi, ridicule. Mais est-ce que je ne me trompe pas ? Et si ce cliché du développement personnel était, en réalité, le fondement d'une vie pleine de bonheur et d'accomplissements ?

Banalités

Toutes choses sont dites déjà ; mais comme personne n’écoute, il faut toujours recommencer. André Gide

Écrire est la meilleure décision que j’ai prise récemment : non seulement écrire pour moi, mais surtout écrire pour les autres.

Qui ne vit pas du tout pour autrui ne vit guère pour lui-même. Montaigne

Mais lorsqu’on écrit pour les autres, on se confronte à plusieurs craintes : la peur de ne pas être au niveau, de ne pas être légitime, de devenir la risée de la foule ou encore de n’avoir rien d’intéressant à dire.

C’est de cette dernière, la plus répandue selon moi, dont je veux parler dans cette pensée.

La plupart du temps, cette impression de n’avoir que des banalités en tête est une illusion. Ce qui nous semble évident ne l’est pas réellement : une idée n’est évidente pour nous que parce qu’elle nous appartient, parce qu’elle nous tient à cœur et parce qu’elle est le résultat de qui nous sommes.

En confrontant cette évidence aux autres, lors d’une discussion par exemple, on se rend souvent compte que les idées que l’on croyait banales ne le sont en fait pas pour tout le monde.

Écrire sur ces choses évidentes pour nous, c’est les confronter aux autres pour qui ce sont peut-être des idées originales, complexes ou même réfutables : en déclamant nos évidences, on les confronte aux évidences des autres qui sont parfois incompatibles.

On croit parfois dur comme fer à quelque chose au point de penser qu’il s’agit d’une vérité établie et non d’une croyance. Écrire sur ces choses pour les autres, c’est rendre ces croyances réfutables : elles ne sont peut-être évidentes et vraies qu’à nos yeux et les confronter à d’autres visions est ce qui nous permettra d’avancer et de grandir.

Parfois, elles sont en effet évidentes pour tout le monde : quelqu’un qui réfléchirait un tant soit peu au sujet aboutirait aux mêmes conclusions. Mais même si c’est le cas, s’exprimer dessus est loin d’être inutile.

Si le raisonnement est évident, il faut tout de même choisir d’y réfléchir : exposer, par l’écriture, des évidences sur un sujet, c’est le pointer du doigt et le mettre en avant.

Si j’écris sur un sujet évident auquel peu de gens pensent mais qui s’avère primordial, est-ce que ce n’est pas leur rendre un grand service ?

Le vrai rôle des philosophes consiste à dire aux gens ce qu'ils savent déjà sans se rendre compte qu'ils le savent. Socrate (apocryphe)

Une autre peur pourrait être d’écrire sur un sujet déjà abordé par quelqu’un d’autre. On pourrait avoir une sensation de redites voire d’une forme de plagiat. Mais c’est absurde : tous les sujets ont déjà été abordés par quelqu’un, il n’existe plus de sujets originaux.

On ne peut rien dire de si absurde qu’un philosophe n’ait déjà dit. Cicéron

Rien n’est complètement original, toutes nos idées découlent de ce qu’on a vécu, lu et étudié. Elles sont un mélange d’idées déjà existantes et ce mélange est justement ce qui permet à la pensée philosophique d’avancer sans tourner en rond : l’étude apporte un fondement tandis que le vécu apporte un complément ou une vision nouvelle de certaines idées.

Mon style d’écriture est un mélange de ceux de tous les auteurs que j’ai lus et appréciés. Scott Alexander

Plagier mot pour mot est inutile, voire nuisible. Mais si une idée que l’on a eue seul est strictement identique à une idée déjà évoquée ailleurs, cela contribue à la renforcer : deux personnes l’ont eue dans un contexte différent et sans se consulter.

On est parfois réticent à utiliser comme inspiration les pensées d’un autre auteur, par crainte de lui voler ses idées, son travail. Mais cette peur restreint notre réflexion : en évitant délibérément certaines idées, on se condamne à un espace de réflexion qui rétrécit proportionnellement à la quantité de penseurs que l’on a lus ou étudiés.

Je peine à passer outre cette sensation de plagiat et même quand j’y arrive, j’ai souvent l’impression d’avoir suivi un cheminement de pensée déjà tracé : je n’ai pas eu l’idée, je l’ai suivie en l’étoffant éventuellement un peu. Mais je n’ai pas la sensation d’avoir suivi mon propre chemin, j’ai la crainte d’avoir été guidé, par la philosophie, sur une route déjà existante alors que pleins d’autres chemins encore inexplorés m’attendaient sur le côté.

Je préfère réfléchir en évitant l’influence des philosophes m’ayant précédé. Pour ce faire, j’évite aujourd’hui de lire de la philosophie : je privilégie l’histoire ou la fiction, qui me donnent cette impression, peut-être fausse, d’avoir une pensée authentique et originale.

Je préfère réfléchir en évitant l'influence des philosophes m'ayant précédé. Pour ce faire, j'évite aujourd'hui de lire de la philosophie. Je lui préfère l'histoire ou la fiction, qui, elles, me forcent à raisonner un tant soit peu, plutôt que de me livrer la conclusion toute cuite. J'y trouve cette impression, peut-être fausse, d'avoir une pensée authentique et originale.

Il ne faut pas hésiter à écrire des banalités car bien souvent, elles ne le sont que pour nous. Et même si ce sont effectivement des évidences, en parler n’est jamais inutile : cela permet de les mettre en lumière et de les renforcer.

Être utile aux autres ?

Les bullshit jobs sont légion, ces boulots dont on a du mal à percevoir le sens ou l’utilité, voire qui sont néfastes.

Mais cette considération d’utilité, sur quoi est-elle réellement basée ? Qu’est-ce qui nous donne un sentiment d’utilité ? Dans quelle situation a-t-on l’impression de faire quelque chose d’utile ?

Selon moi, ce qui est utile, c’est ce qui aide les autres ou, à la rigueur, ce qui nous aide nous.

Aider les autres nous donne un sentiment d'utilité, une sensation de bien-être, et c'est toute la beauté de la nature humaine : l'homme est social et trouve son bonheur dans l'autre. Un monde qui redécouvrirait cette vérité simple, que notre épanouissement passe par l'autre, serait meilleur pour tous.

Qui ne vit pas du tout pour autrui ne vit guère pour lui-même. Montaigne

L’association entre le bonheur et l’aide est tellement ancrée en nous que cela transparait, sans doute inconsciemment, dans la manière dont la société fonctionne. Bien souvent, les métiers dont le but principal est d’aider, comme infirmier ou enseignant, sont les métiers les moins bien payés, et ce pour deux raisons principales selon moi.

D'une part, on estime que le bonheur associé à la pratique du métier constitue en quelque sorte sa rémunération. Par conséquent, un gros salaire n'est pas nécessaire : on se contente de payer le minimum syndical (et encore). Et c'est sans doute une réalité : lorsqu'on a goûté à un métier porté sur l'aide et l'apport de bonheur aux autres, les métiers de bureau, certes mieux payés, paraissent fades.

Toutes les vertus portent leurs récompenses en elles-mêmes. Sénèque

La plupart des gens qui ont goûté au bonheur d’aider vont vouloir conserver ce métier qui les épanouit, même si cela implique de lutter pour subsister. Quand on a goûté au paiement en sourires, un gros salaire fait pâle figure à côté : on ne revient plus en arrière. Peu importe les conditions misérables dans lesquelles on se retrouve, on garde ce métier, et c’est d’ailleurs ce qui permet à la société de tourner : on exploite l’attachement des aidants à leur métier.

D'autre part, on préfère aussi que les infirmiers ou les enseignants soient animés par l'envie d'aider plutôt que par l'appât du gain. Trop augmenter les salaires risquerait d'attirer des profils indifférents à l'autre, uniquement intéressés par la rémunération, et donc de corrompre la profession en abaissant la qualité de ses représentants.

Ce qui est amusant, c’est qu’on constate l’effet inverse dans les autres métiers : un plus gros salaire attire des gens plus diplômés ou plus expérimentés et améliore, par là, la qualité. Dans un métier classique, l'argent est la principale motivation, tandis que la profession du soin combine deux formes de paiement : la récompense de bien agir et le salaire. Plus le salaire augmente, plus les individus n’ayant que faire de bien agir sont attirés par le métier, c’est inévitable.

Payer peu le soin, c’est s’assurer que ceux qui exercent ce métier le fassent par vocation, par désir de bien agir et pas pour s’enrichir. Le salaire n’a alors plus de lien avec la valeur économique réelle créée, mais compense plutôt l’absence d’aide, le manque de sens, voire le côté néfaste d’un métier.

L’éducation des enfants par leurs parents est un cas extrême de grande création de valeur pour la société contre une absence totale de salaire. Un nouvel individu capable dans la société représente sans aucun doute une énorme valeur ajoutée, mais les parents sont tellement attachés à leurs enfants qu’il n’est pas nécessaire de les payer : c’est une forme de bénévolat.

Les payer serait d'ailleurs perçu comme immoral : on ne voudrait pas d'une société où l'on fait des enfants par intérêt financier. Pourtant, les allocations que versent certains États pour soutenir la natalité sont déjà une forme de rémunération. Poussée à l'extrême, cette logique pourrait mener à une société où élever des enfants garantit un salaire. Cela paraît immoral au premier abord, mais l'est-ce vraiment ? Est-ce pire que de ne pas reconnaître ce travail, et de contraindre les parents qui voudraient se consacrer à l'éducation de leurs enfants à dépendre financièrement d'un tiers ?

La règle générale semble être que plus un travail bénéficie clairement aux autres, moins il est rémunéré. Graeber

Les métiers les mieux payés seraient alors ceux qui nuisent le plus à autrui. Le postulat parait fou, mais quand on voit que les concernés sont les banquiers ou les commerciaux, on peut légitimement se demander s’il n’y a pas une part de vérité.

Mais alors que peut-on y faire ?

Supprimer les métiers inutiles et nuisibles pour que tous se consacrent à des métiers où l'aide est centrale pourrait être une idée : infirmier, enseignant, agriculteur, artisan, artiste, électricien, conducteur de train, éboueur, chercheur, inventeur, ouvrier et bien d’autres.

Car le véritable soin ne consiste pas simplement à pourvoir aux besoin matériels, ni même à permettre à d'autres de se développer et de s’épanouir : il vise aussi à préserver, voire à élargir leur liberté. David Graeber

Vivre dans un monde où non seulement les métiers nuisibles sont légion mais où, en plus, ils sont les mieux payés et les plus reconnus me déplaît profondément.

Mais qu’est-ce qu’un métier nuisible ou un métier inutile ? Faire une liste exhaustive n’est pas envisageable et il faut bien sûr nuancer, mais voici quelques exemples.

La plupart des métiers de marketing ou de commerciaux visent à créer un besoin plutôt qu'à en satisfaire un. En effet, cela fait belle lurette que l’offre a largement dépassé la demande : la plupart de nos achats ne sont pas justifiés par un besoin réel mais bien par une envie créée de toutes pièces par des équipes de marketing.

La bureaucratie gangrène de plus en plus les institutions, qu’elles soient publiques ou privées : elle ralentit la recherche, l’innovation et rend infernale n’importe quelle petite démarche administrative.

Une large partie de la finance ne crée aucune valeur : elle se contente d'en déplacer, sans rien produire d'utile en retour.

La récente pandémie nous a prouvé que le monde tournait très bien sans eux. Cela nous a permis d’y voir plus clair : oublier cet épisode et revenir au monde d’avant, c’est être dans le déni plus que dans la raison.

Si l’on supprime tous ces métiers nuisibles ou inutiles, on a mécaniquement besoin de moins travailler pour garantir une société avec le même confort. Ne travailler que 3 h par jour semble alors réaliste, d'autant que notre loisir pourra être consacré à d'autres formes d'aide : relations sociales, loisirs créatifs, etc. Toutes ces choses aident les gens, que ce soit nous ou les autres. Retrouver le sens du travail, travailler moins, avoir plus de temps libre, sans perdre de confort : est-ce que ce ne serait pas la vie dont on rêve tous ?

L’humain s’épanouit lorsqu’il vient en aide aux autres.

L’homme ne vivra pas de pain seulement. Matthieu 4:4

Mais aider les autres, c’est souvent les rendre reconnaissants envers nous. Mécaniquement, plus on aide de gens, plus on obtient de reconnaissance. Ce désir de notoriété, présent chez beaucoup, ne découlerait-il pas alors de ce lien théorique entre aide fournie et reconnaissance obtenue ?

Pour moi, l'idée sous-jacente est la même. En première approximation, quelqu'un de reconnu est quelqu'un qui a aidé beaucoup de monde : l'écrivain ou l'artiste qui a inspiré ou ému des millions de personnes, l'inventeur qui a créé un produit aidant des millions de gens, ou le politique qui cherche à faire fonctionner au mieux la société, avec pour but ultime, on l'espère, d'aider le maximum de personnes.

Bien sûr, dans les faits, ce n’est pas aussi simple : l’humain ne sait pas précisément ce dont il a besoin pour son bonheur et ceux qui ont acquis de la notoriété ont pu le faire par le mensonge, les fausses promesses ou en manipulant nos émotions.

Mais ce n’est pas vraiment la question. Pendant notre évolution, où les groupes humains étaient de taille réduite, la tromperie était plus compliquée, alors celui qui est connu ou reconnu a, la plupart du temps, beaucoup aidé. Notre instinct associe alors naturellement la notoriété au fait d’aider les autres. Et si aider est ce qui nous apporte le plus de bonheur, quoi de plus naturel que d’aspirer à être reconnu : cela semble être un objectif humain à la fois sensé et louable.

On accorde souvent une grande confiance aux gens connus : l’influence. En effet, pourquoi ne pas croire une personne qui, de par sa notoriété, a en quelque sorte prouvé qu’elle a aidé énormément de gens ?

Aider les gens, ce n’est pas seulement les soigner ou les éduquer, c’est tout un panel de choses : les divertir, les faire réfléchir, rendre leur vie plus confortable, réduire les risques qu’ils courent au quotidien et bien d’autres choses.

La notoriété s’acquiert différemment selon les domaines. Certains métiers, pourtant tournés entièrement vers l’aide à autrui, ne pourront jamais apporter une réelle notoriété car la limite de personnes touchées est une contrainte physique : une infirmière ne peut pas soigner des millions de gens et un plombier ne peut pas réparer des milliers d’éviers dans la journée. C’est encore un reliquat du passé, où la vie en petit groupe était la norme : chaque métier pouvait alors apporter le même degré de notoriété. Mais dans le monde d’aujourd’hui, où nous sommes en quelque sorte une tribu de milliards d’êtres humains, tous les métiers n’offrent pas la possibilité de toucher un public aussi large.

Si la notoriété est envisageable, aspirer à l’atteindre, sans artifice ni tromperie, est l’un des buts les plus louables que l’on puisse se fixer puisqu’il est directement corrélé avec l’aide apportée.

Sans se dénaturer et sans arnaquer, plus on est connu, plus on aide de gens. Cela ne veut pas dire qu’il faille accorder plus de valeur à ces gens connus : ceux qui exercent un métier où le nombre d'aidés est physiquement limité méritent tout autant cette reconnaissance. Mais notre instinct nous pousse inévitablement à accorder plus de valeur, inconsciemment, à la personne connue.

Pour autant, je ne dis pas d’ériger au rang de saints les célébrités, même si c’est déjà un peu ce que l’on fait inconsciemment. Le mensonge, la manipulation, etc. sont omniprésents dans notre société, et faire le raccourci entre notoriété et vertu serait simplement de la naïveté.

Cet amalgame vient de notre instinct : dans des groupes d'humains plus petits, usurper la notoriété n'était pas vraiment possible, car la connaissance de l'autre était beaucoup plus poussée.

Aspirer à être connu sans se trahir ni trahir autrui, c’est un but de la vie tout à fait honorable, voire peut-être le but le plus louable que l’on puisse se fixer. Par contre, il faut veiller à se méfier de la notoriété chez les autres, ce qui implique de lutter contre notre instinct, car elle peut être usurpée et en rien corrélée avec l’aide apportée.

Tirer une leçon

Si un souvenir nous hante, c’est qu’on n’a pas su en tirer les leçons.

Le mal-être, la peine ou la rancœur ne sont pas anodins. S’ils ont leur place en nous, c’est qu’ils ont un intérêt certain : l’évolution n’a pas conservé ces traits sans raison. À l’image de la douleur physique, ces émotions ne sont pas là pour nous faire du mal mais plutôt pour nous apprendre quelque chose.

Je préfère croire, peut-être à tort, que ces émotions sont une opportunité et non une fatalité. Car l'alternative me paraît insoutenable : accepter que nous soyons condamnés à porter certains souvenirs délétères sans raison et sans jamais pouvoir nous en libérer.

Lorsque ces sentiments désagréables restent trop longtemps en nous, ils deviennent handicapants et peuvent virer en tristesse profonde, haine ou ressentiment. Mais notre cerveau refuse de les oublier : il ne nous libérera pas de cette douleur tant que nous n’aurons pas tiré la leçon qu’il attend.

Mais cette leçon n’est souvent pas une évidence, d’autant plus que la chercher est désagréable : cela nous demande d’y réfléchir, de nous replonger dans des souvenirs difficiles et donc de souffrir. Il s'agit, le plus souvent, de trouver sa part, aussi infime soit-elle, de responsabilité dans ce qui nous est arrivé, et de comprendre ce qu'on aurait pu faire de mieux ou différemment.

Même s’il ne fait aucun doute qu’on est la victime de l’événement, se morfondre ne changera rien à ce souvenir qui nous hante. C'est dur et injuste, oui, mais il s'agit alors moins de chercher une responsabilité que de comprendre ce que ce souvenir cherche à nous apprendre, sur nous-mêmes, sur les autres, ou sur la façon de mieux nous protéger à l'avenir.

Le terme responsabilité est ambigu ici : il ne s'agit pas de dire que l'on est responsable du drame qui nous est arrivé, mais plutôt de chercher la leçon à en tirer. Qu'est-ce que cet événement peut nous apprendre ? Comment agir pour être sûr de ne plus y être sujet ?

Pour trouver la leçon à tirer, il est souvent nécessaire de poser le souvenir à plat, de le revivre et de le disséquer sous tous les angles.

Si je regrette quelque chose, je cherche à comprendre pourquoi et je m’assure de ne plus refaire les mêmes erreurs.

Si je me sens illégitime ou truand, je cherche à comprendre pourquoi et je m’efforce de changer pour ne plus ressentir ces émotions à l’avenir.

Si je pense encore à quelqu’un, que je regrette une séparation, je cherche à comprendre pourquoi et j’agis pour ne plus avoir de regrets.

Les émotions négatives nous poussent à agir et à tout mettre en œuvre pour éviter de les revivre.

J’ai la chance de n’avoir jamais été hanté par des souvenirs au point où cela deviendrait réellement handicapant, mais j’ai quand même eu des regrets et des peines de cœur. Je tiens, pour appuyer mes propos, à parler de mes expériences où la confrontation à mes émotions s’est toujours avérée être le choix le plus judicieux.

Je quitte mon entreprise dans quelques semaines. J'avais pris la décision, pour gagner quelques clopinettes, de prendre des congés sans les déclarer plutôt que de les poser officiellement. Je voulais profiter du laxisme de mon entreprise pour la truander. Mais envisager de faire ça m'a fait me sentir minable, comme un véritable escroc. J'ai vite pris conscience de cela et j'ai tout de suite changé d'avis en posant mes congés : quelques euros de plus ne valaient pas le mal-être que cela me faisait ressentir.

Je pensais encore souvent à mon ex-copine, non pas un souvenir douloureux, mais plutôt un regret. J'ai écrit pour clarifier mes sentiments, ce qui m'a permis de comprendre la raison de ce regret et de savoir quoi faire. Je lui ai alors ouvert mon cœur pour sortir de cette brume d'incertitude. Il s'est avéré que c'était réciproque, mais ce n'est pas cette issue qui a fait de cette décision la bonne : même si elle avait été différente, le simple fait de m'être livré m'aurait permis de passer à autre chose, d'avancer et de me libérer de ce souvenir qui me restreignait sans doute sur d'autres aspects de ma vie.

Rester victime de son souvenir, c’est subir, s’empêcher d’agir et risquer de construire de la rancœur, voire de la haine : Combien de fois a-t-on entendu “Les filles, c’est toutes des *****” de la bouche d’un homme venant de se faire plaquer ?

L’émotion négative est un tremplin vers la croissance, mais ne pas la confronter, c’est provoquer l’effet inverse : se morfondre, c’est se condamner à ne plus pouvoir grandir, à ne plus vouloir grandir. L'excuse trouvée sera peut-être légitime, mais peu importe : les conséquences restent les mêmes. On provoquera peut-être la compassion ou la pitié chez les gens, mais c'est tout : on ne grandira plus, et on se condamnera à finir sa vie en victime.

Au lieu de dire “Pourquoi moi ?”, il faut réussir à se dire “Qu’est-ce que je peux en tirer ?”. Accepter son destin permet de s’en servir comme d'un tremplin tandis que le subir, c’est se laisser couler.

Pour vivre dans ce monde, un acte de foi est nécessaire : croire que le monde est fondamentalement bon. C'est peut-être ça, croire en Dieu : croire qu'une entité a créé un monde bon, et donc que ce qui nous arrive participe à ce bien, à notre bien. Même si l'on peine à en comprendre la raison, le monde est bon, alors ce qui nous arrive l'est aussi, puisque cela en fait partie.

À l'image du Christ portant sa croix, il nous faut endurer ce qui nous arrive et continuer d'avancer malgré les épreuves. C’est faire preuve de résilience : surmonter et en tirer de la force, transformer le subir en devenir.

Le péché d'inaction

Un péché d’inaction est-il vraiment moins condamnable qu’un vrai péché ?

Le vrai péché est une action mauvaise ou fautive tandis que le péché d’inaction consiste à ne pas agir au lieu de faire quelque chose de bien ou d’éviter quelque chose de mal.

Notre instinct nous pousse à dire que l’inaction sera toujours moins grave qu’agir délibérément pour faire le mal. C’est le bon sens et c’est également en accord avec la loi : on est puni si on vole de l’argent et pas si on refuse d’en donner aux nécessiteux. Pourtant, en termes de bonté, de bonne action ou d’apport au monde, l’un n’est pas fondamentalement meilleur que l’autre : à qui l’on vole ou à qui l’on donne change la valeur de l’action.

Lorsqu’il y a une grande asymétrie, on accepte parfois le péché : on glorifie même le voleur tout en condamnant l’avare. Robin des Bois est un héros tandis que le Prince Jean, qui garde ses trésors pour lui et laisse la population de Nottingham s’affamer, est un affreux vilain.

Celui qui volerait pour réduire une inégalité flagrante serait alors moins fautif à nos yeux que celui qui garde sa fortune pour lui.

Comment expliquer alors que, dans la loi, on fasse une telle différence entre le péché d’action et celui d’inaction ?

Est-ce que cette conception ne découle pas de la notion de propriété, un des fondements de notre société ? Ce à quoi l’on aspire vraiment, ce ne serait alors pas une égalité entre les individus mais une délimitation nette de ce qui nous appartient.

Agir, c’est toujours faire un don de soi, c’est donner une partie de ce qui nous appartient : de l’argent, du temps, de la force ou autre. Ne pas agir serait alors exercer son droit à la propriété, à conserver ce qui nous appartient.

Cette conception, cet attachement à la possession, nous incite alors à différencier fortement l’action et l’inaction, même lorsque les répercussions sont strictement identiques.

Mais si l'on parvient à faire abstraction de cela, l'action et l'inaction ne sont-elles pas, fondamentalement, la même chose ? Ne pas agir, c'est déjà accomplir l'action de ne pas agir : la frontière entre les deux est, à mes yeux, bien plus fine qu'elle ne le semble au premier abord.

Considérer l’inaction comme une action reviendrait à transformer la société complètement : elle deviendrait égalitaire et communiste au plus haut point. Chacun serait alors contraint, par la loi ou la morale, à agir dès lors qu’une action lui coûterait moins que ce qu’elle apporterait à l’autre.

Transformer l'inaction en action bouleverserait la société en profondeur : il faudrait renoncer à tout individualisme, à tout égoïsme, et considérer autrui comme aussi important que soi-même. L'État trancherait alors si une inaction est légitime, quand agir aurait causé plus de mal que de bien au total, ou condamnable, dans le cas contraire. C'est une forme d'utilitarisme qui rappelle celui de Bentham.

Bien sûr, ce n’est qu’une simple expérience de pensée : je ne voudrais pas vivre dans un monde où l’inaction pourrait être un crime.

D'autant que considérer le péché d'inaction comme un vrai péché pose un autre problème majeur : fondamentalement, on a toujours la possibilité de faire quelque chose de bien. Cela nous empêcherait donc de flâner ou de ne rien faire ; il faudrait se consacrer à faire le mieux possible en permanence. Se pose alors une autre question : si l'on agit pour le bien, mais qu'une alternative apportant encore plus de bien était disponible, est-ce encore un péché d'inaction ?

Ce problème rend la punition de l’inaction tout bonnement impossible. Mais si l’inaction est équivalente à l'action, est-ce qu'il ne serait pas logique d’arrêter également de punir l’action ? De ce point de vue-là, punir l’action tout en laissant l’inaction impunie, par faute de méthode fiable pour la punir, devient alors complètement absurde.

Aujourd’hui, certaines lois, pouvant sembler assez injustes, condamnent déjà l’inaction. La “non-assistance à personne en danger” condamne celui qui n’a pas agi pour aider une personne en danger alors qu’il en avait la possibilité. “Mais pourtant il n’a rien fait, quelle injustice.” : parfois ne pas agir c’est mal agir et c’est répréhensible.

En ne punissant pas l'absence d'action, la société nous pousse à l'inaction. Pourtant, dans le monde des idées ou de la politique, prendre l'habitude de ne pas agir, de ne pas condamner, peut avoir des conséquences dramatiques.

Au-delà de la loi, ce sont avant tout nos principes et notre propre conception du péché qui devraient nous pousser à agir.

La première punition, c’est qu’aucun coupable ne peut s’absoudre à son propre tribunal. Juvénal

Un individu ayant des principes évitera à tout prix de les trahir par l'action, mais restera plus réticent à agir si c'est son inaction qui les trahit.

C’est en grande partie car agir pour conserver nos principes est un risque bien plus grand que de se contenter de ne pas agir en les trahissant. Oser parler quand son État, son entreprise ou sa famille agit contre nos principes, c’est s’exposer au danger : avoir des ennuis avec la justice, perdre son travail ou froisser des relations.

Mais cette habitude de l'inaction, cette peur d'agir, peut conduire à la dérive. Les régimes totalitaires ou les entreprises infâmes comme Monsanto n'apparaissent pas du jour au lendemain : ceux qui ont préféré se taire pour ne rien risquer, plutôt que de parler et de s'opposer, en portent une part de responsabilité. Ils ont commis l'erreur de ne rien faire, ils ont commis un péché d'inaction.

Le salariat exacerbe cet attrait pour l’inaction : on consent à fermer les yeux, à bafouer nos principes contre un salaire fixe et une certaine stabilité. On choisit ainsi de n'endosser aucune responsabilité légale, mais aussi d'être contraint, par la peur du licenciement, à ne pas contester les décisions, à ne pas avoir son mot à dire.

Paradoxalement, pour un salarié, le péché d’inaction est souvent une action. Exécuter ce qu’on lui ordonne malgré sa réticence, c’est satisfaire son rôle d’outil, c’est faire ce qu’on attend de lui. Refuser d'agir n'est alors plus de l'inaction, mais bien de l'action.

Dans de rares cas, des employés peuvent s'autoriser à parler, à exprimer leurs idées et à refuser d'exécuter des ordres, le tout sans aucune crainte : ce sont les employés très compétents et désirables, les meilleurs dans leur domaine.

Une entreprise voudra à tout prix garder un individu aussi compétent : sa parole, associée à la menace de son départ, gagne alors en importance. Cet individu risque peu en agissant, car même s'il se fait virer, ses compétences lui permettront facilement de dénicher un nouveau travail.

Être compétent, c'est donc gagner le droit de parler sans risque : selon moi, la vie de salarié n'offre une liberté suffisante que lorsqu'on est indispensable. C'est, à mes yeux, la seule manière de garder sa liberté dans le salariat : bénéficier de la stabilité et de la sécurité tout en ayant toute liberté de parler, de s'opposer ou de partir, sans aucune crainte.

Devenir compétent, le plus compétent possible, c'est se donner le droit de parler, de vivre en accord avec ses principes, même si cela implique de braver l'inaction et de s'exposer à un risque. Ce risque diminue à mesure que la compétence augmente.

Il existe donc, finalement, deux voies pour agir librement à la fois dans l'action et dans l'inaction, et ainsi contribuer à construire la société que l'on souhaite, mais surtout à éviter que la société que l'on craint n'arrive au pouvoir.

On peut être un employé très compétent, ou bien indépendant : les deux offrent à peu près les mêmes possibilités de prise de parole sans grand risque. C'est finalement choisir entre la spécialisation extrême, la compétence pure et dure, et les responsabilités propres à l'indépendance.

Ma démonstration se base sur le milieu du travail où il faudrait oser parler pour s’opposer à une décision de l’entreprise qui bafoue nos principes.

S'opposer à l'État, c'est encore autre chose : le risque sera toujours là, que ce soit pénalement ou par un lynchage public. Pourtant, celui qui a pris l'habitude, dans son entreprise ou dans ses relations, de ne pas s'écraser dans l'inaction sera, selon moi, plus enclin à adopter le même comportement dans tous les domaines. C'est en prenant l'habitude de s'écraser devant toute décision qu'on devient muet, et responsable, par l'inaction, de choses potentiellement épouvantables.

Je ne considère pas comme normal qu’un salarié de base n’ose pas s’opposer à son entreprise par peur. Cette peur est peut-être légitime, et concerne peut-être aussi sa famille, mais son inaction n'en reste pas moins un grave problème.

Devenir une victime qui s'écrase devant toutes les décisions de son entreprise ou de son pays devrait être, à mes yeux, une source de peur bien plus grande encore.

Ne pas agir, c'est se donner la possibilité de se cacher derrière un "Mais je n'ai rien fait" pour justifier ou excuser un non-acte tout aussi condamnable qu'un acte mauvais.

La langue et l'art

La beauté de la poésie provient-elle de son incroyable efficacité à transmettre énormément d’émotions en peu de mots ? Notre relation avec l’art sur nous me fascine, en particulier la poésie, et c’est de ce questionnement qu’est née cette pensée.

Mais pour mieux l’appréhender, il est nécessaire de revenir à l’une des origines possibles de la langue qui, même si elle est fausse, a le mérite d’être poétique, intéressante et de nous faire rêver.

La bipédie est probablement l’élément déclencheur de la création des mots et de la langue : avoir les mains libres nous permet de pointer du doigt quelque chose sans que cette action ne nous porte préjudice. Un animal quadrupède peut éventuellement désigner un objet, mais il ne peut pas le faire en faisant autre chose en même temps : cela ne lui vient pas naturellement.

Avoir nos deux bras libres nous permet de désigner à tout moment ce que l’on souhaite. Pour créer un mot, il n’y a besoin que de quelques ingrédients : produire un son unique en désignant une chose et avoir des témoins assistant à la scène. Les témoins doivent être suffisamment intelligents pour pouvoir associer le son à l’objet et le reproduire pour, à leur tour, l’utiliser et le transmettre.

De cette manière, on peut créer un mot au sein d’un groupe d’humains : un mot qui pourra être transmis de génération en génération et entre différentes tribus. Naturellement, les mots les plus utiles à la survie et à la vie se développent.

Une de mes théories est que si les peintures rupestres représentent des animaux plus que des végétaux, c’est que ceux-ci sont plus rares, craintifs et se déplacent. S’il faut d’abord chercher et trouver l’animal, l’apprentissage du mot associé est très difficile : pour enseigner efficacement une langue, on préférerait ne pas compter sur la chance. Aussi, d'un point de vue survie, il serait absurde de risquer sa vie à chercher un tigre pour en enseigner le mot à un enfant, pourtant ce mot est essentiel à la survie du groupe. Le dessin s’impose alors naturellement comme support pour faciliter l’enseignement de la langue.

Plus la langue est riche en mots, plus elle est efficace car elle transmet plus d’informations avec moins d’efforts. Mais la richesse en vocabulaire est à double tranchant : cela rend également la langue plus difficile à apprendre. L’utilité d’une langue dépend d’un effort commun : tout le monde doit pouvoir et vouloir l’apprendre, sans quoi elle n’a que peu d’intérêt.

Dire “tigre” au lieu de “gros fauve jaune à rayures noires et dents aiguisées” ou “chaise” au lieu de “objet à 4 pieds et avec un dossier permettant de s’assoir” est bien plus pratique. Mais dans des cas moins extrêmes, soit parce qu’il s’agit de quelque chose de rare, soit parce qu’il s’agit d’un mot proche, créer un nouveau mot ne vaut peut-être pas le coup : un mot pour dire “chaise rouge” n’aurait pas vraiment d’intérêt de par sa proximité avec “chaise” et la facilité qu’on a à l’exprimer via un assemblage de mots. Créer trop de vocabulaire, c’est prendre le risque d’introduire une difficulté préjudiciable.

Les langues d’aujourd’hui contiennent souvent énormément de mots, mais les locuteurs n’en connaissent qu’une infime partie : la partie la plus utile à leur vie. Certains mots ne sont utiles que pour certaines professions ou certaines régions tandis que d’autres étaient utiles à d’autres époques mais ne le sont plus aujourd’hui. En fonction des pays et donc des langues, ce ne sont pas forcément les mêmes choses qui ont de l’importance : les Inuits disposent de plusieurs mots pour les différents types de flocons mais n’ont probablement aucun mot pour différencier les grands fauves.

Également, la richesse linguistique facilite, selon moi, la réflexion : apprendre des mots que l’on utilisera non pour communiquer mais seulement pour réfléchir peut avoir un intérêt.

La phrase ou le groupe de mots permet d’exprimer ce qui n’a pas de mot propre. La grammaire et la conjugaison permettent, dans une langue bien construite, d’exprimer facilement ce qui n’est pas défini par un mot. Une belle langue permet de créer de belles phrases qui expriment de manière concise ce qu’un simple mot ne peut dire.

Entrons maintenant dans le vif du sujet : selon moi, les citations que l’on se plait tant à relire et à utiliser sont à ce point parlantes pour nous parce qu’elles exploitent la langue merveilleusement bien. En peu de mots, elles transmettent énormément d’informations : ce sont des utilisations très efficaces des mécanismes de la langue.

Les expressions, quant à elles, sont plutôt des raccourcis, des choses complexes que l’on a souvent le besoin d’exprimer mais qui ne possèdent pas leur propre mot. On crée alors des combinaisons de mots qui expriment quelque chose sans forcément de rapport avec les mots qui la composent : c’est une sorte de création d’un nouveau mot à partir de mots déjà existants. On a besoin de connaitre l’expression pour la comprendre ; la simple connaissance des mots la composant ne suffit que rarement à en comprendre le sens.

Si la citation et l’expression compressent, en quelque sorte, les informations, la poésie, elle, compresse les émotions.

Making the simple complicated is commonplace. Making the complicated simple, awesomely simple, that’s creativity. Charles Mingus

Mais l’art ne se contente pas de compresser efficacement les émotions, il est aussi souvent la seule manière d’en exprimer certaines. Le poète, en peu de mots, parvient à faire ressentir ce que la langue ordinaire ne saurait dire : une densité d'émotions qu'aucune autre forme d'expression ne pourrait rendre.

La réponse à toutes mes questions s’endort à mes côtés. Orelsan

Que ce soit un tableau, une sculpture, un film ou un poème, l’art nous submerge d’émotions, l’art nous parle : l’œuvre nous transmet quelque chose de vrai qu’il nous serait impossible de ressentir autrement. L’art nous donne accès à une partie non rationnelle de notre être et bien souvent, l’artiste lui-même n’est pas capable d’expliquer son œuvre. Il y a une part de magie où les explications d’une œuvre ne peuvent pas suffire à décrire les émotions qu’elle nous procure. C’est un peu comme si une muse avait guidé l’artiste pendant sa création, lui faisant faire des choses dont il n’a pas eu conscience, des choses qu’il n’a pas forcément pensées ou des choses profondément enfouies en lui et exprimables qu’à travers l’art.

La langue exprime l’existant et l’ordre tandis que l’art exprime l’inexistant, l’innomable et le chaos. L’art est unique dans le sens où ce qu’il nous transmet ne peut venir que de l’art, il n’y a aucune autre manière de ressentir les choses que l’on ressent devant une œuvre d’art qui nous touche.

La discrimination

Est-ce que voir la discrimination partout, ce n’est pas justement discriminer ?

Dénoncer le caractère discriminatoire d’une chose lorsque celle-ci est involontaire et est passée inaperçue, est-ce que ce ne serait pas contre-productif ? Relever une forme de discrimination dans une conversation banale la dénonce mais la met également en avant : on révèle son existence et on la met au-devant de la scène.

La meilleure manière de supprimer pour de bon la discrimination ne serait-elle pas de ne plus en parler ? Ou du moins d’arrêter d’essayer de la dénicher à tout prix dans toute chose ?

Certes, ne pas la dénoncer quand elle est flagrante serait une erreur, mais est-ce que la chercher partout et, par là, risquer d’interpréter comme discriminant ce qui ne l’est pas réellement ne desservirait pas la lutte ? Certaines choses ne deviennent discriminantes que lorsqu’elles sont dénoncées.

Voir la discrimination partout, n’est-ce pas, d’une certaine manière, discriminer et essayer de se convaincre du contraire en dénonçant des chimères pour se donner bonne conscience ? La chose n’est parfois discriminante que selon la vision de la personne qui la dénonce.

Cette réflexion me vient d’un article parlant d’une polémique concernant le film “Le diable s’habille en Prada 2”. Mais ce film n’est pas un cas isolé, de nombreux films sont la cible de ce type de polémiques.

Le problème, dénoncé par quelques personnes sur Twitter, vient d’une scène où une personne d’origine asiatique serait représentée comme un cliché : “child-like dress, glasses, overqualified, Ivy League credentials and at top of her game yet obsequious and insecure of her competency”.

Alors oui, c’est certainement une vision biaisée et cliché, mais, sans dédouaner les scénaristes pour autant, je suis convaincu qu’ils ne l’ont pas fait consciemment. Je doute que ce racisme soit un choix scénaristique vu le tort que cela peut causer au film.

Je me pose vraiment la question de savoir si lancer une polémique autour de cela, ce n’est pas encourager le racisme plutôt que de le freiner.

Et également, est-ce que voir cela comme raciste ne serait pas plus raciste que de ne même pas le remarquer ? Finalement, peut-être que les diplômes, le caractère et les habits de la personne étaient décidés bien avant de choisir l’acteur et que ce n’est que par pur hasard qu’une actrice d’origine asiatique a été sélectionnée.

C’est là qu’il est nécessaire d’aborder la discrimination systémique ou plutôt la discrimination imprégnée dans la culture et dans la société.

Nous sommes des produits de la société et si la société est discriminante par essence, alors nous le sommes sûrement aussi sans même nous en apercevoir. L’innocence de “mais je ne pensais pas à mal” ne changerait alors aucunement le problème sous-jacent et il faudrait alors redoubler d’efforts pour analyser chacune de nos paroles et de celles des autres en essayant de se placer hors de l’influence de la société.

Mais le problème principal avec cette approche, c’est que chacun a ses particularités : dans une fiction comme dans la vie réelle, deux personnages ne peuvent pas être identiques. C’est absurde de comparer un personnage blanc à un personnage d’une autre ethnie sur les mêmes points.

Pour n'importe quelle caractéristique d'un personnage non occidental, on pourra toujours trouver un personnage blanc qui ne la partage pas, alors même qu’il en existe peut-être des dizaines qui la partagent : c'est ainsi qu'on invoque la discrimination par une comparaison fallacieuse. Parfois, ce n'est donc pas la caractéristique en elle-même qui pose problème, c'est le regard qu'on porte sur elle selon l'origine du personnage. À moins de créer un personnage en tout point opposé à un cliché, la polémique semble inévitable.

Mais créer un personnage anti-stéréotype, c’est uniformiser la représentation d’une ethnie dans la fiction et, par là, devenir réellement discriminant : on enlève toute profondeur et toute particularité à ces personnages simplement pour éviter d’être la cible d’une polémique.

Lutter contre la discrimination en cherchant la petite bête, c’est pousser vers une uniformisation qui va, de fait, créer un nouveau cliché discriminant opposé à ceux existant aujourd’hui.

Associer une ethnie à des clichés, n’est-ce pas nier l’unicité des individus ? Se battre pour l’égalité est louable, mais encore faut-il savoir de quelle égalité on parle. Selon moi, deux conceptions de l’égalité s’opposent : l’une, universaliste, postule que tous les individus sont identiques ; l’autre, singulariste, affirme que chacun est si unique que toute hiérarchie et comparaison entre eux perd son sens. Je suis plutôt de la seconde école. Et selon moi, perpétuer ou dénoncer ces stéréotypes contribue à les ancrer et donc à réduire l’étendue des possibles de ce qu’un individu peut être, perpétuant ainsi une forme de discrimination.

Si le cliché raciste d’un Asiatique est d’être bon élève à l’université, alors il n’y aura plus que des Asiatiques mauvais élèves dans la fiction. Si le cliché raciste d’un Portugais est que c’est un travailleur manuel, alors il n’y aura plus de Portugais travailleurs manuels dans la fiction. Inverser les stéréotypes, ce n’est pas les supprimer, c’est en créer de nouveaux.

Une dernière question se pose : à quel point est-il légitime de condamner quelqu’un qui n’est pas conscient de son erreur ? C’est une question philosophique vraiment large, mais je vais tenter d’y répondre dans le cadre précis de cette pensée.

Si, pour diverses raisons, nous ne sommes pas toujours capables de voir ce qui est discriminant et qu’on nous condamne dès lors qu’on laisse passer une de ces choses, est-ce que ce n’est pas là un outil de terreur et un énorme frein à la création ? On vient insuffler aux artistes la peur d’une polémique. Ils mettront alors toute leur énergie à l’éviter, même si cela implique de dénaturer leur œuvre ou de renoncer à exprimer certaines idées.

Certes, la liberté d’expression doit avoir des limites dès lors qu’elle met en péril la liberté d’autrui.

Il faut être intolérant avec l’intolérance. Nassim Taleb

Mais la terreur imposée via cette menace de polémique voire de condamnation n’a pas pour seul effet de faire disparaitre la discrimination : elle rend l’artiste excessivement prudent et, par là, limite l’étendue de ce qu’il s’autorisera à exprimer. Plus les preux chevaliers cherchant la discrimination partout sont tatillons et s’autorisent à interpréter de manière alambiquée chaque réflexion, plus l’artiste vit dans la peur et bride sa créativité.

Pour moi, ce qui limite l’art et la créativité est mauvais par essence. Mais alors comment faire ? Et qui blâmer ?

Je n’ai aucune réponse évidente, comme le montre cette pensée remplie d’idées contradictoires. C’est un sujet sur lequel je ne me prononce pas, pas par crainte mais parce que je n’ai aucune idée de ce qui est réellement le mieux. La lutte contre la discrimination, tout comme la liberté de l’art, me semble être des causes d’égales importances. Sacrifier l’une pour l’autre me semble insensé, alors il faut trouver un moyen de les faire cohabiter : comme souvent, être dogmatique d’un côté comme de l’autre n’est, pour moi, pas une solution envisageable.

Les compétences

Les innovations humaines provoquent souvent un gain de richesse matérielle au détriment d’une compétence. Mais est-ce que la vraie richesse ne serait pas plus dans ce que l’on maîtrise que dans ce que l’on possède ?

Le fondement du statut social n’est plus la capacité à fabriquer des choses mais celle des les acheter. Harry Braverman

L’argent, la notoriété, les possessions ne suffisent pas à remplacer les compétences : être riche est certes utile, mais avoir les compétences pour le devenir l’est, selon moi, encore plus. La richesse peut nous être enlevée, mais on ne peut nous retirer nos compétences : avoir la capacité de s’enrichir est la seule manière d’être réellement à l’abri de la pauvreté.

Les innovations nous rendent la vie facile : tout devient accessible à tous sans nécessiter de compétences ou d’apprentissage préalable. Grâce à l’imprimerie et à Google, plus besoin de mémoriser, grâce aux GPS, plus besoin de savoir s’orienter, grâce à l’IA, plus besoin de savoir rédiger un texte, voire même de réfléchir.

C’est le cœur de toute innovation : on facilite quelque chose par la création d’un outil au détriment de la compétence d’origine, ce qui nous rend, de fait, dépendants de l’outil.

Notre dépendance à l’outil peut provenir de la perte de compétence mais également de la transformation sociétale qu’il engendre. Par exemple, la société moderne, en particulier hors des grandes villes, est dépendante de la voiture. Il n’est plus possible de s’en passer : habiter dans un village de campagne sans voiture est inconfortable voire invivable.

Le plus souvent, la création de l’outil provoque l’obsolescence de certaines compétences : peu à peu, l’apprentissage de ces compétences sera négligé jusqu’à disparaître complètement, nous rendant, par là, encore plus dépendants. Bon nombre de métiers d’artisanat ont été remplacés par des machines : on a troqué un savoir-faire contre de l’efficacité et de la richesse.

Sans pratique, tout s’efface. Lama du Ladakh

Bien souvent, les innovations sont incrémentales : les nouveaux outils se basent sur des innovations antérieures. Une machine remplaçant un artisan est dépendante de l’électricité, de l’extraction des matières premières pour sa construction et bien sûr des machines ou des humains qui l’ont assemblée. Plus la société progresse, plus notre dépendance aux innovations augmente et plus on se retrouverait démunis en cas de panne de celle-ci.

Et la tendance n’est pas prête de s’inverser, on remplace toujours plus de compétences par des outils ou des services : les robots cuisiniers et les plats préparés nous enlèvent le besoin de savoir cuisiner, les modèles de langage nous enlèvent la capacité de savoir rechercher sur le net, le Nutri-Score nous permet d’avoir une information de santé sans compétences préalables en nutrition.

Mais on peut s’interroger : en remplaçant la compétence par de l’efficacité, est-ce qu’on ne perd pas de la qualité ? Une innovation devient viable dès lors que ce qu’elle produit est acceptable compte tenu du gain en efficacité associé : rien ne garantit alors que cette viabilité sera synonyme de qualité, rien ne garantit que ce que l’innovation permet soit du même niveau qu’une production humaine. Un robot cuisinier n’est pas un chef étoilé, un LLM n’est pas un auteur renommé et le Nutri-Score ne donne qu’une information de santé limitée. Les innovations sont une pâle copie de ce dont l’humain est capable, mais pour l’individu moyen, ne possédant aucune compétence dans le domaine, elles sont un raccourci attrayant.

Les innovations nous apportent de la richesse, mais également du temps. Le temps que l’on passait à exercer nos compétences par nécessité diminue jour après jour. On se retrouve avec énormément de temps libre qu’on ne sait parfois plus comment utiliser.

En achetant un lave-vaisselle, on gagne du temps. Mais si ce temps gagné disparaît dans une distraction abrutissante, le sentiment ressenti après avoir lavé la dernière assiette n'aurait-il pas finalement été plus satisfaisant ?

De même, on dispose maintenant de toute une flopée d’innovations nous permettant d’effectuer un même travail qu’il y a 50 ans mais bien plus rapidement. Pour autant, nous travaillons toujours autant : ce temps que l’on a gagné a été comblé par des tâches inutiles, des bullshit jobs, qui visent à occuper ce temps libre dont on ne sait que faire.

On aimerait alors parfois se priver de l’innovation pour exercer nos compétences et ressentir ce sentiment d’accomplissement. Mais en présence de concurrence, ce n’est pas si simple. En choisissant de se passer d’un outil, on se condamne souvent à être moins performant que ceux qui l’utilisent. Inévitablement, dans notre société capitaliste, ceux qui ont troqué leurs compétences, et, par la même occasion, leur bonheur, contre de l’efficacité seront favorisés.

Aujourd’hui, le métier de développeur laisse le choix entre résoudre les problèmes par soi-même, en utilisant ses propres compétences de résolution de problèmes, ou bien utiliser l’IA et n’avoir plus qu’un rôle de relecteur.

Mais est-ce vraiment un choix ? Peut-être, mais plus pour longtemps : les développeurs utilisant l’IA sont d’ores et déjà plus efficaces que ceux qui ne l’utilisent pas. L’IA ne cesse de s’améliorer et cet écart, encore léger aujourd’hui, s’agrandit de jour en jour. Dans ce monde où ce qui importe est la création d’un maximum de richesse, le développeur a le choix entre dénaturer son métier ou bien se faire éjecter petit à petit du métier qu’il aime.

Et ce qui arrive au développeur aujourd’hui est arrivé à bon nombre d’artisans lors de la révolution industrielle : c’est le prix du progrès. Ce qui était un métier demandant compétence et donnant satisfaction est aujourd’hui devenu un passe-temps : la poterie, la couture, etc. On a troqué la compétence contre une richesse et un gain de temps pour finalement utiliser ce temps gagné pour retourner faire ce que l’innovation a remplacé : ce besoin de créer et de faire des tâches compliquées nous occupe et nous rend heureux.

Cela rappelle la fameuse histoire du pêcheur et de l’homme d’affaires :
Un homme d’affaires en vacances rencontre un pêcheur rentrant tout juste au port avec plusieurs beaux poissons. Il complimente le pêcheur et lui demande combien de temps cela lui a pris de les pêcher.
Pêcheur : “Ho, pas très longtemps.”
Homme d’affaires : ”Mais alors, pourquoi n’êtes-vous pas resté en mer plus longtemps pour en attraper plus ?”
Pêcheur : “Cela suffit amplement à couvrir les besoins de ma famille.”
Homme d’affaires : “Mais que faites-vous le reste du temps ?”
Pêcheur : “Je fais la grasse matinée, je joue avec mes enfants, je fais la sieste avec ma femme. Le soir, je vais au village voir mes amis. Nous buvons du vin et jouons de la guitare. J’ai une vie bien remplie.”
Homme d’affaires : “Mais quelle perte de temps ! Vous pourriez pêcher plus longtemps pour dégager des bénéfices. Avec ces bénéfices, acheter un plus gros bateau puis engager un équipage pour ensuite acheter toute une flotte. Vous pourriez ensuite déménager en ville pour gérer vos affaires.”
Pêcheur : “Et après ?”
Homme d’affaires : “Après, vous seriez riche !”
Pêcheur : “À quoi bon ?”
Homme d’affaires : “Mais enfin quelle question ! Avec autant d’argent, vous pourriez prendre votre retraite et aller vous installer dans un petit village côtier, faire la grasse matinée, jouer avec vos enfants, faire la sieste avec votre femme et le soir, aller au village voir vos amis pour boire du vin et jouer de la guitare avec eux.”

Grâce à un outil qui nous rend dépendants, on rend le métier plus simple et plus efficace. Mais cette perte de difficulté réduit voire annule le sentiment d’accomplissement. Demander à une IA de coder à notre place est peut-être plus efficace mais ne procure aucun plaisir. Passer l’aspirateur ou tondre la pelouse n’est peut-être pas agréable, mais utiliser un robot pour le faire à notre place, c'est renoncer au bonheur que l’on ressent lorsque l’on a enfin fini cette corvée.

C’qui compte, c’est pas l’arrivée, c’est la quête. Orelsan

La satisfaction d’accomplir est un besoin humain : si on ne la trouve plus dans notre métier, on est obligé de la chercher ailleurs.

L’homme ne vivra pas de pain seulement. Matthieu 4:4

Certaines choses s’obtiennent encore uniquement par le travail et la compétence : la richesse ne peut les acheter. L’argent ne peut nous rendre écrivain, artiste, athlète ou virtuose du piano : ces choses-là ont une grande valeur à nos yeux car elles sont le reflet d’un investissement important et ne peuvent s’obtenir en “trichant”.

Mais les domaines épargnés par les outils modernes se font de plus en plus rares : à quand la pilule magique permettant de devenir un grand musicien ou de se muscler ?

Renoncer aux innovations, c’est renoncer au progrès, et, par là, renoncer à une grande part de ce qui définit l’humanité. L’humain est tel qu’il est actuellement car il a su tirer sa force des outils qu’il a créés : les rejeter en bloc n’est pas seulement absurde, c’est aussi contre nature.

Le propre de l’homme n’est pas l’intelligence mais la connaissance. Samuel Veissière

Ce que je constate simplement, c’est que remplacer une tâche longue et fastidieuse qui demande des compétences n’est pas un raccourci vers le bonheur mais plutôt une manière de le contourner.

Gagner en efficacité, ce n’est pas gagner en bonheur. Lorsqu’il y a concurrence, l’innovation devient parfois une obligation, mais si ce n’est pas le cas, il faut bien jauger ce qu’elle nous apporte et nous coûte.

Les outils modernes rendent la société plus puissante mais également plus dépendante. Supprimer du jour au lendemain toutes les innovations provoquerait inévitablement un effondrement de la société. Revenir à l’âge de la préhistoire mais sans avoir aucune des compétences nécessaires à la survie : autant dire qu’on ne ferait pas long feu.

L’imprimerie a apporté beaucoup à l’humanité : il est indéniable que la civilisation, 200 ans après son invention, a gagné en efficacité et en connaissance. Mais si on venait à perdre cette innovation, tout ce progrès partirait en fumée. Voire pire, on se retrouverait sans doute perdant : l’imprimerie nous a certainement privés d’une partie de notre capacité de mémorisation. En effet, pourquoi retenir si on a l’information dans un livre qu’il nous suffit de consulter ?

Les ethnographes ont observé que les cultures de tradition orale, n’ayant pas accès à l'écriture, développent souvent une mémoire bien plus fine, précise et collective que celles des sociétés alphabetisés. Samuel Veissiere

Plus l’humain dispose d’outils, plus il est faible si on l’en prive. L’humain, pris à part, s’affaiblit à mesure que la société progresse.

Fragile par nature mais résilient par culture. Samuel Veissière

Mais faut-il s’en inquiéter ? Ces innovations ne sont-elles pas acquises ? Les perdre semble sans doute être un scénario impensable pour beaucoup. Pourtant, les ressources naturelles, notamment le pétrole, s’épuisent : on ne perdra pas à proprement parler l’innovation, mais on risque de ne plus pouvoir la faire fonctionner.

Outre cette crainte de s’en voir privé, on peut se demander aussi si ces innovations ne nous coûtent pas quelque chose de plus insidieux.

L’imprimerie et Google nous ont fait perdre de la mémoire, et aujourd’hui, on peut se demander si l’IA ne serait pas en passe d’atrophier nos capacités à rédiger, à nous exprimer, voire même à penser. Pour moi, la mémoire et la maîtrise de la langue forment les socles de notre capacité à réfléchir : l’une nous donne la matière tandis que l’autre nous donne la manière.

Laisser l’innovation nous priver de nos compétences nous a sans doute fait perdre quelque chose sans que nous nous en rendions compte : on ne pourra jamais en être sûr, mais on est peut-être passé à côté de grandes idées. Par contre, le gain en efficacité et en richesse est mesurable et tangible : comment lutter contre ça dans une société capitaliste comme la nôtre ?

Les outils sont le propre de l’homme, ils nous apportent beaucoup mais nous privent de compétences. Avant de les utiliser aveuglément, il serait sage de confronter ce qu’ils nous apportent à ce qu’ils risquent de nous prendre. Parfois, renoncer à la facilité et au confort est sans doute la meilleure option.

Nommer

Ce sont les maux incertains qui nous tourmentent le plus. Sénèque

Nommer les choses permet de leur donner une importance, mais également de pouvoir y réfléchir.

Notre pensée est structurée par le langage : plus notre vocabulaire est riche, plus on a de matière pour réfléchir. Toutes les langues ne contiennent pas les mêmes mots : un mot naît d’abord par besoin, lorsque l’on ressent un manque dans nos possibilités d’expression.

Selon les régions du monde, toutes les choses n’ont pas la même importance : les Esquimaux disposent de plusieurs mots pour les différents types de flocons de neige et les Bédouins de différents mots pour désigner le sable. On nomme ce qui a de l’intérêt pour nous : si quelque chose n’est pas nommé, on peut difficilement en parler ou y réfléchir.

La langue, tant dans le vocabulaire que dans la grammaire, évolue avec le temps : les mots sont plus ou moins utiles selon les régions mais également selon les époques. Les règles de grammaire et les dictionnaires sont bien sûr nécessaires dès lors qu’une langue est parlée par un grand nombre de personnes : sans cela, une même langue se transformerait inévitablement en plusieurs autres dans différentes régions. Ces normes freinent l’évolution de la langue sans pour autant la stopper complètement. Et c’est pour le mieux car une langue qui n’évolue plus perd son essence : elle sera délaissée avec le temps, devenant de moins en moins pertinente à mesure que le monde évolue.

Ce qui est vrai pour la langue l’est également pour nos sentiments, nos sensations ou nos peines : si on ne parvient pas à les décrire, à les exprimer, on ne peut pas les comprendre ni agir dessus.

Et pourtant, on garde, souvent à dessein, dans la brume les choses que l’on n’ose pas avouer aux autres ou à soi-même. Mais dans cette brume, on se retrouve coincé, on n’ose plus avancer, on se condamne à rester dans une situation qui ne nous convient peut-être pas.

Parfois dans une relation, on sent que quelque chose ne va pas, mais si l’on a peur de s’y confronter, on ne peut qu’imaginer. Et bien souvent, on imagine le pire, on se raconte des histoires, on extrapole à partir du peu d’informations qu’on a. Tant que le problème reste dans la brume, on le vit de la pire des manières : on imagine une montagne alors qu’il ne s’agit peut-être que d’une simple colline.

Lorsqu’on se retrouve dans la position inverse, lorsque quelque chose nous gêne, on le garde souvent pour nous, par peur de blesser l’autre ou en espérant, peut-être, que le problème se résolve de lui-même. Mais, plus on attend, plus il s’aggrave. Et à mesure que l’ampleur du problème augmente, notre ressentiment grandit et il devient de plus en plus difficile d’en parler.

L’avantage, c’est qu’on peut agir dans les deux cas : ce n’est jamais une partie de plaisir, mais le jeu en vaut toujours la chandelle. C’est, selon moi, le fondement d’une relation saine : s’il y a des non-dits, des choses cachées dans la brume, la relation est vouée à l’échec.

C’est parfois la peur de compromettre la relation qui empêche de parler : on préfère se leurrer, se faire croire que tout va bien et retarder la confrontation inévitable. Mais plus on tarde, plus la confrontation future prend de l’ampleur et risque de briser la relation. La vérité, l’honnêteté, qu'elles renforcent ou fragilisent la relation, la rendent réelle : une relation basée sur le mensonge et les non-dits n’est pas une vraie relation.

Se dire les choses, s’ouvrir à l’autre et le pousser à s’ouvrir à nous, c’est le cœur d’une relation durable et épanouissante.

Ne pas oser se confronter à l’autre dans une relation est une chose, mais parfois on n’ose même pas se confronter nous-mêmes, on se cache la vérité.

Se sentir mal au quotidien sans vraiment comprendre pourquoi ou, pire, sans chercher à comprendre pourquoi est commun. On a peur que notre réflexion nous amène devant des choix inconfortables, que notre réflexion nous révèle un chemin épineux et risqué.

Mais ce mal-être ne disparaitra pas de lui-même et il peut empirer avec le temps : si on ne le nomme pas, on ne peut pas agir dessus, et on est alors condamné à vivre avec pendant le restant de nos jours.

Nommer les choses n’est que la première étape : l’étape qui permet de sortir du flou, de pouvoir distinguer ce qu’il nous faudrait faire.

Parfois on préfère le flou, on reste dans notre situation qui ne nous convient pas, on se convainc que c’est la vie et qu’il n’y a rien à y faire. Mais la réalité, c’est souvent qu’on refuse cette introspection par peur de ce qu’elle implique.

Une fois révélé, ce qui était une sensation de mal-être devient un problème tangible qu’on peut s’atteler à résoudre. On ne peut plus se cacher derrière un manque de connaissance : si on n’agit pas, c’est par peur, par lâcheté ou parce que c’est impossible.

Il y a maintenant 1 an et demi, après mon doctorat, je suis entré dans le monde du travail en rejoignant une petite entreprise avec une bonne ambiance, une mission intéressante et un bon salaire. Malgré cela, j’ai ressenti un mal-être dès les premiers mois, un mal-être qui m’a poursuivi jusqu’à ce que je le confronte.

J’ai alors compris que ce métier ne me convenait simplement pas, que je devais changer. Bien sûr, me l’avouer à moi-même n’a pas été facile : renoncer à un salaire important, faire une croix sur les connaissances emmagasinées pendant mes 8 années d’études et devoir recommencer à zéro autre chose. Mais cerner le problème puis réussir à prendre les choses en main pour le résoudre m’a apporté une immense fierté et m’a libéré de cette sensation de mal-être si désagréable.

Une autre de mes expériences, plus parlante, mélange l’introspection et les relations. Une relation amoureuse, terminée il y a pourtant plusieurs années, me faisait toujours ressentir quelque chose sans que je réussisse ou que j’ose mettre des mots dessus. Il y a quelques mois, j’ai décidé de confronter ces sentiments par l’écriture : une des meilleures manières, pour moi, de se parler à soi-même et d’apprendre à se connaître.

La conclusion de mes écrits était limpide : je l’aime encore. Dès que j’ai compris cela, j’ai écrit un poème et un message pour lui exprimer tout mon amour. Plutôt que de rester dans le flou et d’imaginer le pire en ne lui avouant pas, j’ai agi, sans attendre, pour révéler mes sentiments. J’ai clarifié d’abord en moi puis avec elle ce que je ressentais.

Loin de moi l’idée de m’ériger en modèle, je cherche juste à montrer par l’exemple que révéler ce qui est caché, même si c’est risqué, sera presque toujours le meilleur choix.

Pour voir sa destination et avancer sereinement, il faut d’abord dégager le brouillard sur la route.

Nommer les choses, c’est dévoiler le chemin qu’il nous faut prendre. La route révélée sera souvent périlleuse, mais avoir la possibilité d’avancer sera toujours préférable à se condamner à stagner.

La variété

Quand j’entends mes amis ou d’anciens collègues parler, je me rends compte que la variété n’est pas seulement un luxe mais presque une nécessité pour beaucoup d’entre eux. Plusieurs fois par semaine, en plein Paris, j’entendais mes collègues se plaindre du manque de diversité des restaurants.

Il en va de même pour les vacances, beaucoup éprouvent le besoin de partir visiter de nouveaux pays, en avion, à plusieurs milliers de kilomètres.

La variété dans les séries et les films est astronomique sur chaque plateforme de streaming, mais pour la plupart, ce n’est pas suffisant : il faudrait en avoir plusieurs, voire toutes, pour trouver une variété suffisante.

Toutes ces choses laissent penser que la variété est devenue cruciale, voire indispensable pour beaucoup aujourd’hui.

Mais d’où vient ce besoin de variété ? Est-il inhérent à notre espèce dans le sens où les humains de toutes les époques, face à une telle variété, voudraient forcément en profiter ? Ou bien est-ce un manque de variété dans notre quotidien qui crée un besoin de compensation dans le domaine des loisirs et de l’alimentation ?

Selon moi, une trop grande monotonie ne convient pas à l’humain : le chaos et les imprévus sont nécessaires.

Qui sait en s’éveillant de quoi sa journée sera faite est déjà un peu mort. Nassim Taleb

Mais ce que l’on tente de faire, pallier cette monotonie par une alimentation variée ou le divertissement extrême, représente, pour moi, une compensation insuffisante.

Chaque jour, on fait les mêmes tâches, avec les mêmes horaires, dans le même lieu et avec les mêmes collègues. Pour rendre cela supportable, on tente de se convaincre que notre journée n’était pas monotone en mangeant un plat différent le midi ou en commençant une nouvelle série le soir. Compenser une vie monotone grâce au bonheur d’un repas différent chaque jour me semble être une piètre consolation.

Également, partir en vacances à l’étranger, c’est introduire une variété extrême, c’est avoir quelque chose à raconter : une nouvelle culture, un nouveau climat, de nouveaux lieux. Ce besoin de vacances lointaines et dépaysantes s’explique, selon moi, par un besoin de compenser un extrême par un autre : on compense l’extrême monotonie du quotidien par une expérience en tout point différente.

Le travail a certainement toujours été monotone, mais la société moderne a rendu cette monotonie extrême. Elle a muselé une source qui introduisait inévitablement de la variété par ses caprices : la Nature. Le salariat, omniprésent dans la société moderne, introduit des horaires fixes, un salaire assuré, des tâches précises : toutes ces choses sont rassurantes pour le travailleur mais suppriment toute diversité.

C’est le constat d’un ami qui m’a poussé à cette réflexion : selon lui, les ingénieurs sont attirés par l’aventure car beaucoup se lancent dans des défis sportifs comme des trails ou des triathlons.

Naïvement, c’est en effet ce que l’on pourrait déduire. Mais est-ce que cela ne viendrait pas plus d’un ennui profond, d’une monotonie dans leur profession, qui induirait ce besoin viscéral d’aventure ? D’autant plus que cet engouement des ingénieurs pour l’aventure est plutôt récent et ce n’est pas pour rien : l’ingénieur d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui d’il y a 20 ans. Le métier s’est appauvri, les tâches monotones ont pris le pas sur la débrouillardise et les récentes avancées de l’IA ne font qu’accentuer ce phénomène.

Ce besoin d’aventure, je l’ai vécu pendant toute la période où j’étais ingénieur : calisthénie, handbalancing, marathon, escalade. J’ai toujours eu besoin d’un objectif annexe me permettant de compenser mon emploi monotone.

Comment tenir sans un objectif qui apporte au moins un peu de satisfaction ? Ce besoin de variété, de chaos est ancré en nous : la nature est tellement complexe et riche que deux journées ne peuvent être identiques pour quelqu’un hors du confort de la civilisation.

Ce confort, qui nous offre une certaine résistance aux aléas naturels, est probablement le fondement du progrès : sans crainte pour notre survie immédiate, on peut se consacrer pleinement à un projet.

Mais même si cette monotonie moderne semble, à première vue, bénéfique et protectrice, elle met notre instinct en cage. Les activités annexes, qui compensent ce manque, ne sont qu’un petit pansement sur une blessure profonde : elles nous permettent de survivre mais pas de vivre.

Ne parlez pas de “progrès” en matière de longévité, de sécurité ou de confort avant d’avoir comparé l’animal du zoo à celui en liberté. Nassim Taleb

Pour certains, c’est peut-être un sacrifice acceptable : la stabilité obtenue permet d’envisager des projets sur le long terme plus sereinement, comme acheter un logement ou fonder une famille. Mais pour moi, c’est refouler ma nature profonde : toutes les compensations du monde ne feront pas disparaître les barreaux de la monotonie moderne.

Bien sûr, il ne s’agit pas de fuir la civilisation : elle est également le propre de l’homme. Au même titre que l’embrasser pleinement est un lit de Procuste, l’ignorer complètement, c’est renier une partie de ce qu’est l’humain : chacun doit trouver son équilibre.

Nos ancêtres n’avaient que peu de variété dans leur quotidien : aliments locaux et de saison, déplacements rares et seulement quelques distractions peu stimulantes. Et pourtant, je pense que, grâce au chaos naturel, leurs vies étaient beaucoup plus variées et enrichissantes que les nôtres. Aujourd’hui, on endure la monotonie en la cachant tant bien que mal derrière de brefs épisodes de variété extrême : notre vie ne se suffit plus à elle-même.

Constater en soi-même ce besoin vital de variété, que ce soit dans les repas, les voyages ou encore les distractions, est un signe qui ne trompe pas : c’est se rendre compte d’un problème plus profond dans notre vie, un problème qui vaut le coup de se poser des questions.