Écrire

Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait. Montaigne

Écrire structure la réflexion et fixe les pensées. Coucher une idée sur le papier la rend réelle et l’ancre profondément en nous. Elle cesse d’être éphémère et devient consultable à tout moment.

Bien souvent, une idée tout juste pensée n’est pas mature. L’esprit, qui vient de la formuler, la juge excellente, mais cet enthousiasme peut n’être que passager ou exagéré.

Une idée gagne à maturer pendant plusieurs semaines dans l’esprit. Y revenir fréquemment permet de multiplier les chances de lui trouver un défaut ou de la compléter pour la rendre plus juste à nos yeux. La noter, c’est s’offrir la possibilité d’y revenir, de la confronter à nouveau à notre esprit.

Quand je les relis, je vois de nombreux passages qui, même à mes yeux, méritent d’être effacés. Ovide

L’écriture ordonne les pensées : noter les étapes d’un raisonnement complexe évite de s’y perdre, permet de libérer l’esprit, qui n’a plus à les retenir et peut se concentrer sur la poursuite du raisonnement.

Écrire pour soi permet de mieux se connaître, mais nos idées peuvent nous aveugler. Elles nous semblent si justes et évidentes qu’on éprouve rarement le besoin de les remettre en question.

Les destiner à autrui, c’est leur donner l’occasion d’être contestées ou consolidées. Même sans lecteur, on s’oblige à en scruter les contradictions et à en affiner les arguments.

Me peignant pour autrui, je me suis peint en moi de couleurs plus nettes que n’étaient les miennes premières. Montaigne

En cherchant à nous contredire, nous mettons nos propres pensées à l’épreuve : on les affine, on les retravaille ou on les abandonne.

Relire ses écrits en y cherchant des failles est un exercice d’humilité. Si je peux me contredire moi-même, comment prétendre à une vérité absolue ? Démentir certaines de ses idées, c’est également douter de la pertinence de celles qui restent. Si l’on a pu, en relisant, en supprimer certaines, rien ne nous assure qu’en s’y confrontant à nouveau, on n’en écarte pas d’autres.

Je pense avoir les opinions bonnes et saines ; mais qui n’en croit pas autant des siennes ? Montaigne

Je n’écris pas d’abord pour les autres : adapter ses pensées pour plaire aux autres est, pour moi, l’inverse de la réflexion utile.

J’écris pour moi, mais en préparant mes idées à affronter d’autres regards. On construit une forteresse plus solide en anticipant les attaques. Chercher soi-même les failles de ses idées, c’est les rendre plus robustes avant même qu’elles ne soient confrontées. Les soumettre à l’épreuve de la contradiction, c’est aussi les éclairer sous tous les angles et donc les clarifier, y compris pour soi.

Ma pensée se contredit et se condamne elle-même si souvent que c’est pour moi la même chose quand un autre le fait. Montaigne

Confronter une idée au monde permet de la valider. Si aucun argument contradictoire ne me convainc, c’est qu’elle me correspond vraiment et sa légitimité, à mes yeux, n’en sort que renforcée. Une idée ayant résisté à ces confrontations pèse bien plus qu’une idée fraîchement sortie de mon esprit.

Écrire pour soi clarifie les pensées ; les destiner à autrui les rend robustes et limpides.

La réussite

Comment juge-t-on la réussite ? Quels sont les symboles de réussite ? Une voiture, une montre, une belle maison, de l’argent. La réussite, dans l’imaginaire collectif, est définie principalement par la place dans la société : un emploi haut placé ou une grande fortune. Un millionnaire ayant une vie de famille désastreuse aura quand même “réussi”.

Réduire la réussite à une seule dimension, c’est ignorer tout ce qu’elle pourrait englober d’autre.

La plupart des règles et des préceptes de la société sont conçus de façon à nous pousser hors de nous, à nous chasser vers la place publique pour nous mettre au service de tous. Montaigne

Pourtant, réussir, c’est aussi : élever ses enfants, inspirer son entourage, cultiver l’amour, trouver le bonheur, exercer un métier qui nous passionne. Toutes ces choses n’ont pas à pâlir devant une réussite purement sociétale et pourtant c’est ce qu’on a tendance à nous faire croire. Certaines de ces réussites alternatives ne font que reporter le problème : éduquer ses enfants, n’est-ce pas, pour la société, les préparer à une réussite sociale future ?

C’est souvent l’acceptation des autres qui guide nos actions au détriment de qui nous sommes réellement. Mais avoir l’air d’avoir réussi et en être convaincu sont deux choses complètement différentes. La reconnaissance a son importance, mais elle ne vaut rien face à l’authenticité.

Ce que nous sommes réellement nous importe moins que ce que nous livrons à la connaissance du public. Montaigne

On veut nous faire croire que la reconnaissance sociale ne peut s’obtenir que par le statut social et plus on nous fait croire ça, plus ça devient effectivement le cas. Se battre pour la vraie réussite, c’est agir selon ses idéaux et valoriser, par nos choix et nos paroles, d’autres formes d’accomplissement. Nous sommes les seuls juges de notre réussite : par l’effort fourni et la satisfaction ressentie, bien avant tout critère social.

Un millionnaire et un bon père de famille peuvent tous les deux avoir réussi à leur manière : comparer leurs réussites n’aurait aucun sens. La réussite se juge à l’effort et à l’épanouissement dans ce qui compte pour soi, non à des chiffres. Une réussite n’en est une que si elle nous parle vraiment, et non si elle se contente de briller aux yeux des autres. Les acclamations de la foule ne sauraient tromper notre ressenti.

Celui-là est heureux en lui-même. Le bonheur de cet autre est seulement en surface. Sénèque

Si nos critères de réussite coïncident avec ceux des autres, tant mieux. Mais l’apparence de réussite ne doit jamais constituer l’unique motivation, sinon on ne vit plus pour nous mais uniquement pour les autres.

Cette quête d’authenticité, je l’ai vécue en remettant en question ce que la société considérait comme une réussite pour moi.

Rater le train n’est pénible que lorsque l’on court après. Nassim Taleb

Ce que la société considère comme une réussite n’a souvent rien à voir avec la vôtre. La réussite est un sentiment intérieur, non un jugement extérieur.

En apparence, on pourrait croire que j’ai réussi. Socialement, avoir un doctorat et un emploi de bureau bien payé est un critère de réussite. Pourtant, au fond de moi, ces succès-là ne pèsent plus grand-chose. Mon doctorat était peut-être une réussite pour moi autrefois, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Nous ne savons pas distinguer la peau de la chemise. Montaigne

Me libérer d’un emploi bien payé pour vivre selon mes idéaux, voilà ce que je considère comme une réussite. Car ce qui compte désormais, c’est une réussite alignée avec mes valeurs, même si elle semble absurde aux yeux des autres. Poursuivre mes rêves, malgré les sacrifices et les risques, est plus précieux, pour moi, que de conserver un statut social simplement parce qu’il est valorisé par les autres.

J’aime mieux manquer à ma mission que me manquer à moi-même. Montaigne

Chacun devrait définir sa réussite selon ce qui lui importe et non selon ce qui importe aux autres.

Libérée du jugement des autres, la réussite doit aussi se soustraire à leur influence. Un critère de réussite idéal ne dépend que de nous et est atteignable quelles que soient les circonstances extérieures.

Tu peux toujours gagner si tu ne participes qu’à des compétitions où la victoire ne dépend que de toi. Sénèque

Ne pas conditionner sa réussite à l’écriture d’un best-seller, mais à celle du livre le plus authentique et abouti possible. Ne pas lier sa réussite à une promotion, mais au fait d’avoir accompli le meilleur travail possible.

Il est plus difficile de perdre à un jeu dont vous avez vous-mêmes fixé les règles. Nassim Taleb

Qui de mieux que soi-même pour juger de l’effort et de l’accomplissement réalisés ? On ne peut se tromper soi-même : nous sommes les seuls à pouvoir nous juger réellement.

La première punition, c’est qu’aucun coupable ne peut s’absoudre à son propre tribunal. Juvénal

Réussir, c’est accomplir des choses en alignement avec nos valeurs. S’appliquer à faire de son mieux, sans attendre de reconnaissance sociale, permet souvent d’aller plus loin. Car cette quête d’approbation nous coûte une énergie précieuse et peut nous détourner de notre chemin pour plaire.

La liberté consiste à placer notre âme au-dessus des injures, à se faire tel que les raisons de se réjouir viennent de soi tout seul, à détourner de soi les choses extérieures. Sénèque

L’authenticité apporte éventuellement le succès. Viser le succès, en revanche, ne l’apporte que rarement.

D’autant plus que l’ambition ne se dirige jamais mieux, selon moi, que par une voie détournée et peu fréquentée. Montaigne

Le but

L’âme qui n’a point de but établi, elle se perd. Montaigne

Sans but, on se perd inévitablement. S’éparpiller, c’est agir sans efficacité : même si chacune des actions effectuées pourrait servir un but louable, la dispersion les prive souvent de sens.

À quoi bon faire la provision des couleurs si l’on ne sait pas ce que l’on a à peindre ? Montaigne

Un but agit comme un guide : il donne une cohérence aux actions, qui s’additionnent pour former un tout. Chaque action, prise à part, n’a pas ou peu d’impact : c’est la somme des petites actions qui permet de construire quelque chose de grand.

Il est impossible de ranger les pièces, à qui n’a une forme du total en sa tête. Montaigne

Avoir trop de buts ou en changer trop souvent, c’est comme n’en avoir aucun : on se disperse, on agit en surface, et ce qu’on entreprend reste inachevé ou médiocre.

Ce qu’il a demandé, il le dédaigne ; il redemande ce que naguère il a laissé de côté ; il flotte, et sa vie est une éternelle contradiction. Horace

Se concentrer ne signifie pas renoncer à la diversité. Certains buts peuvent coexister s’ils relèvent de champs distincts et ne s’entravent pas. Un projet créatif, un objectif sportif ou une relation à cultiver, par exemple, n’ont pas à être liés : l’important est qu’aucun ne vienne en freiner un autre, ni gaspiller des ressources qui leur sont nécessaires.

La vie sans objectif n’est qu’une succession de moments de loisirs et d’ennuis sans création.

Il n’y a pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va. Sénèque

L’oisiveté, comme la vie au jour le jour, sont incompatibles avec l’accomplissement. S’éparpiller permet de se distraire, de se cultiver à la rigueur, mais pas d’accomplir. Accomplir, c’est d’abord se fixer un but, puis s’y tenir sans relâche.

Combien voit-on de vieillards chargés d’ans, qui n’ont d’autre preuve à fournir de la longueur de leur vie que le nombre de leurs années ! Sénèque

Une vie sans but ne se supporte qu’à travers la promesse de distractions futures. On passe nos journées à servir les objectifs des autres, et c’est l’idée du week-end, des vacances ou de ces soirées, où l’on se réfugie dans des séries ou l’on s’abrutit avec des idioties satisfaisantes, qui nous permet d’oublier l’absence de sens.

Trouver son but peut être ardu : savoir ce à quoi l’on aspire profondément est loin d’être évident. Partir dans la bonne direction est un premier pas pour trouver la destination : si le but que l’on se fixe n’est pas le bon en absolu, mais qu’il nous oriente sur la bonne voie, c’est préférable à ne pas agir ou à agir au hasard.

Choisis ce que tu vois de meilleur et persiste en ce choix. Marc Aurèle

Plus on avance dans la bonne direction, plus notre vrai but se précise et se révèle. Trouver cette direction peut être aussi simple que de cerner ce que l’on ne veut pas et d’agir pour s’en écarter.

Je sais bien ce que je fuis mais pas ce que je cherche. Montaigne

Même une direction approximative, si on s’y tient, est déjà un pas vers le sens.

L’archer doit premièrement savoir où il vise et puis y accommoder la main, l’arc, la corde, la flèche et les mouvements. Montaigne

Trois voies s’offrent à nous : tracer notre propre chemin, servir celui des autres, ou se réfugier dans l’oisiveté. Même si la nécessité nous contraint parfois à la seconde option, rien n’empêche de travailler en silence pour, un jour, s’en affranchir et suivre sa propre voie.

Les croyances

C’est folie de rapporter le vrai du faux à notre suffisance. Montaigne

Il arrive qu’on qualifie de “stupides” ou d'“irrationnelles” les croyances qui diffèrent des nôtres : “C’est stupide de croire ça”, “Tu crois vraiment à ces conneries ?”.

Nous pensons tous avoir raison, tous détenir la vérité : ce qu’il faudrait faire pour telle ou telle chose, ce qui est réel ou imaginaire. Mais cette vérité, personne ne la connait.

Tout ce qui nous semble étrange, nous le condamnons. Montaigne

Pour ce qui n’est pas prouvé (ou pas prouvable), et donc soumis à notre interprétation, affirmer détenir la vérité relève d’une confiance excessive. C’est croire que notre vision du monde est parfaite, voire omnisciente. Croire en l’infaillibilité de sa propre vision est une croyance bien plus absurde que celles que l’on critique.

La seule certitude est qu’il n’y a rien de certain, et qu’il n’y a rien de plus misérable et de plus orgueilleux que l’homme. Pline l’Ancien

Nous sommes souvent tentés de nous moquer des croyances d’autrui lorsqu’elles nous semblent infondées ou qu’il n’y a pas de preuve les confirmant.

Se moquer d’une vieille croyance est bien plus irrationnel que d’y croire. Une croyance transmise sur plusieurs générations témoigne d’une longévité qui, sans être une preuve absolue, suggère une utilité réelle : ceux qui l’ont adoptée ont survécu et l’ont transmise.

Ce qui permet de survivre est rationnel. Nassim Taleb

C’est folie de mépriser ce dont on ne conçoit pas l’utilité, ou ce dont l’utilité n’a pas encore été démontrée. Une absence de preuve d’utilité n’a rien à voir avec une preuve d’inutilité.

C’est une hardiesse dangereuse de conséquences, […], de mépriser ce que nous ne concevons pas. Montaigne

Une croyance transmise de génération en génération a tout intérêt à continuer à être transmise même si son utilité réelle n’est pas visible. Abandonner une telle croyance comporte souvent plus de risques que de la conserver. Si elle existe depuis des générations, ce n’est sans doute pas pour rien.

Si tu crois, l’instruction de la vie honorable et heureuse sera brève. Quintilien

Cela ne signifie pas que toute croyance soit vraie, mais que son rejet systématique, par méconnaissance, comporte souvent plus de risques que sa conservation.

Admettre qu’une croyance peut servir, sans exiger qu’on en prouve l’utilité, est une forme de sagesse. Car la sagesse ne consiste pas à tout croire, mais à reconnaître que notre propre incertitude est la seule certitude.

Ce que je sais, c’est que je ne sais rien. Socrate

Mais si le mépris est une erreur, la conservation aveugle en est une également. Comment alors aborder les croyances avec justesse ?

Les sociétés reposent sur des croyances partagées. Les droits de l’homme, les lois, l’argent : toutes ces choses n’existent que parce que l’on accepte d’y croire.

Toute règle édictée n’a pas survécu : si elle a émergé, c’est qu’elle répondait à un besoin de son époque, avant de s’effacer quand ce besoin a disparu. **Les croyances peuvent et doivent bien sûr évoluer, mais il faut chercher à comprendre pourquoi elles existent avant de les remettre en cause. Comprendre l’origine et l’intérêt d’une croyance est le premier pas vers la recherche d’une alternative.

Mais la raison qu’on donne à leur existence n’est souvent qu’une hypothèse : les croyances, surtout les plus anciennes, résistent à une explication simple. On peut théoriser leur utilité mais sans certitude : la changer ou l’abandonner reste alors un gros risque.

Je crois à l’ancien temps et je l’aime. Confucius

L’enjeu est de concilier deux dynamiques : d’un côté, la conservation des croyances, qui assure ordre et stabilité ; de l’autre, leur remise en question, qui engendre à la fois progrès et chaos.

Le conservateur doit se rappeler que toute croyance fut d’abord un acte de création, une rupture avec l’ancien et qu’elle a, elle aussi, remplacé une autre croyance.

Le progressiste, lui, gagnerait à admettre que les croyances ne sont pas arbitraires : elles ont émergé pour combler un manque. C’est uniquement en saisissant ce manque qu’on peut espérer les transformer.

Comprendre les croyances, sans mépris ni rejet, est le seul moyen de les faire évoluer sans tout détruire.

Le changement climatique

Le fardeau de la preuve pèse sur quelqu’un qui perturbe un système complexe, non sur la personne qui protège le statu quo. Nassim Taleb

Le scepticisme, c’est exiger des preuves avant d’agir. Mais c’est aussi exiger des preuves avant de ne pas agir, en particulier quand l’inaction revient à maintenir un système récent dont on ignore les effets à long terme.

On entend souvent : “Il n’y a pas de preuve irréfutable que le changement climatique soit dû à l’activité humaine”, ce qui, même si c’était vrai, ne constitue en rien un argument justifiant l’inaction face à l’émission de CO₂. L’absence de preuve n’est pas équivalente à la preuve de l’absence : ne pas avoir de preuve qu’il y a un changement climatique causé par l’activité humaine n’est en rien une preuve que l’activité humaine n’a aucun impact sur le climat.

Le scepticisme envers les modèles prédisant le changement climatique selon la pollution humaine est une chose. Nier le danger potentiel de la pollution sur la survie de l’humanité en est une autre.

La survie au temps montre la viabilité de quelque chose ou du moins réduit grandement les probabilités que cette chose soit dangereuse. On sait qu’un monde sans pollution humaine est viable pour les humains, puisqu’il en a été ainsi pendant des millions d’années. On a donc la preuve qu’il n’y a pas de problème à ne pas polluer. À l’inverse, lorsqu’on introduit quelque chose de nouveau, on ne dispose d’aucune preuve de sa viabilité et d’aucune information sur les dangers associés.

Lorsque l’on change un vieux système pour le remplacer par un nouveau, c’est à ce dernier de prouver qu’il ne présente aucun danger. Encore une fois, ne pas avoir de preuves de sa dangerosité ne constitue pas une preuve de son absence de danger.

Un problème vient du fait que “ne pas agir” soit un synonyme de “continuer à polluer”, alors qu’à une échelle de temps plus grande, “ne pas agir” serait plutôt “continuer à ne pas polluer”. Le monde d’aujourd’hui est bâti de telle sorte que le comportement par défaut soit le consumérisme et donc la pollution. Nous n’avons pas l’impression de perturber un vieux système, car, à notre échelle, nous n’avons pas changé notre façon de vivre. Nous sommes déjà ancrés dans le nouveau système et rebasculer dans l’ancien perturbera inévitablement nos habitudes.

Le GIEC s’efforce de prouver que l’activité humaine contribue significativement au changement climatique, afin d’inciter gouvernements et individus à réduire la pollution. À mon sens, il y a là une inversion des rôles : ce devrait être aux pollueurs de prouver que leur pollution n’a pas d’impact sur le climat, ce qui, je l’admets, est extrêmement difficile à démontrer (et probablement faux).

Le sceptique cohérent devrait, par précaution, limiter la pollution tant qu’il n’est pas prouvé que l’activité humaine est sans impact sur le climat. Préserver notre planète dans l’état où elle s’est maintenue pendant des millions d’années devrait être une évidence.

Ce qui permet de survivre est rationnel. Surestimer un risque existentiel n’est pas irrationnel. Nassim Taleb

Être climatosceptique n’est pas un problème en soi. Le scepticisme à l’égard de la science est souvent une bonne chose qui permet de faire avancer et parfois même de corriger la recherche scientifique. Mais le comportement par défaut de celui qu’on qualifie de climatosceptique, qui consiste à ne pas se soucier de la pollution, est un non-sens et n’a rien à voir, selon moi, avec du scepticisme.

Les climatosceptiques croient en l’absence de risque, sans preuve. Comme si, face à une boîte noire aux boutons inconnus, le plus raisonnable était d’appuyer dessus en répétant "Personne n’a démontré que ça explose".

Ne rien changer dans sa vie est évidemment la solution de facilité. C’est le cas parce que nous sommes déjà ancrés dans une dépendance énergétique qui fait que, pour arrêter de polluer à outrance, nous avons besoin de faire des sacrifices sur notre vie personnelle.

D’un point de vue plus large, un arrêt de la pollution à l’échelle d’un pays pose des questions économiques, ce qui peut être délicat au niveau international et géopolitique.

Mais l’hypocrisie qui consiste à se cacher derrière une supposée « absence de preuve » doit cesser.

Il faut prendre en compte les risques/bénéfices. Pour quelqu’un de convaincu que le changement climatique est réel, le risque est, pour lui, statistiquement plus important que pour un climatosceptique. Cependant, l’intensité potentielle de ce risque reste la même : l’extinction de notre espèce. Les risques l’emportent de (très très) loin sur les bénéfices. Pour reprendre une formulation inspirée du pari de Pascal : “S’il y a un risque infime d’éradication de toute forme de vie, autant ne pas le faire.”

En tant qu’espèce, il faut éviter l’exposition à ce genre de risques. Même si les probabilités d’extinction sont très faibles, à force de s’y exposer, on finira éventuellement par la provoquer. Si ce n’est pas le changement climatique, ce sera autre chose.

À l’échelle de l’individu, l’inaction climatique est un non-sens complet ou un acte égoïste.

L’ennui

L’ennui a presque disparu de nos vies. Vous rappelez-vous la dernière fois que vous vous êtes vraiment ennuyé ? Devoir attendre sans téléphone, sans revue, sans livre, sans musique, sans discussion, sans bruit. Juste vous et vos pensées, aucune stimulation extérieure. La plupart ne peuvent s’en souvenir car ils n’ont jamais connu cela.

Notre époque semble avoir fait de cette absence d’activité un ennemi à abattre. Aujourd’hui, tout est fait pour que l’on ne s’ennuie jamais : le téléphone, les pubs dans la rue, la musique, les podcasts, les séries, YouTube, les réseaux sociaux, etc.

Savoir s’ennuyer peut sembler être un talent inutile, mais c’est en fait l’une des choses les plus précieuses que l’on puisse acquérir. C’est cesser de chercher une occupation dès que l’ennui pointe, c’est persister dans une tâche sans que la lassitude ne dicte nos choix. Celui qui apprécie l’ennui ne craint plus l’absence d’activité.

Notre cerveau est toujours à la recherche de distraction. Plus l’exposition au divertissement est intense, plus les divertissements classiques semblent fades. Pour nos ancêtres, lire un livre était une distraction tout aussi captivante que ne l’est aujourd’hui une vidéo sur les réseaux sociaux.

Quant à la soif désordonnée de livres, rejette-la bien loin de toi… Marc Aurèle

Ces avertissements, écrits il y a près de deux mille ans, résonnent étrangement à l’ère de la sursollicitation. La lecture, autrefois plaisir rare, est devenue pour beaucoup une lutte contre l’ennui. Même regarder un film en entier, sans sortir son téléphone toutes les cinq minutes, relève de l’exploit. Le monde moderne a décalé le spectre de l’ennui et ce décalage se poursuit : à ce rythme, TikTok sera ennuyeux dans quelques années.

Cette fuite permanente de l’ennui a un coût. Pour accomplir de grandes choses, il faut inévitablement passer par des tâches longues, fastidieuses et… ennuyeuses. En apprenant à s’ennuyer, on contribue à rendre ces tâches de création plus amusantes, à avoir plus de plaisir à les accomplir et donc à être bien plus enclin à les faire. Si regarder un film est ennuyeux pour vous, je vous laisse imaginer la quantité d’ennui ressentie en écrivant un livre ou en lisant de la philosophie.

La capacité à supporter l’ennui trace une frontière entre la réussite et l’échec. Robert Greene

Accueillons ces moments d’ennui à bras ouverts. Il ne faut plus fuir l’ennui, il faut le pratiquer :

Attendre le bus sans téléphone. Rester dans une file d’attente sans rien faire. Marcher ou courir sans musique, sans podcast. Observer le paysage par la vitre du train, sans écran.

Le simple fait de comprendre que ces moments d’ennui sont bénéfiques permet de les apprécier et de les endurer plus facilement. Cela devient une sorte de jeu : réussir à supporter l’ennui et résister à la tentation de se distraire.

Maîtriser l’art de s’ennuyer pourrait bien être la compétence la plus utile de notre époque. Car apprécier les tâches ennuyeuses, c’est se donner la capacité de se concentrer longuement sur une tâche ardue, et donc s’offrir les moyens d’accomplir de grandes choses.

Ce n’est pas dans la gaîté, ni les plaisirs, le rire et les jeux, compagnons de la frivolité, qu’on trouve le bonheur, mais dans la fermeté et la constance malgré la tristesse. Cicéron

Le mensonge

Les interactions humaines sont basées sur la confiance.

Parler de façon ouverte et franche incite l’autre à parler de même, fait couler ses paroles comme font le vin et l’amour. Montaigne

Le mensonge est l’acte de trahison de la confiance et représente donc une atteinte grave aux interactions entre les individus. Si le mensonge est omniprésent, les mots, au lieu de décrire le monde, ne veulent plus rien dire et la confiance est brisée.

Mentir permet souvent d’éviter une situation inconfortable ou inconnue. On déforme la réalité pour éviter l’inconfort, que ce soit une confrontation, une explication, ou le regard des autres. Mais ne pas laisser la vérité ressortir, c’est limiter nos expériences : on évite la vie, on rate des situations, peut-être désagréables sur le moment, mais enrichissantes. Se cacher derrière un mensonge, c’est prétendre que l’on est quelqu’un d’autre : on est alors condamné à jouer un rôle auprès de nos amis et de nos proches à qui l'on a menti.

Mais prétendre est un fardeau : le menteur doit entretenir son mensonge et vit avec la peur constante d’être démasqué. Ces amitiés, construites sur le mensonge, ne profitent à personne : le menteur reste prisonnier de son rôle, et ses amis, même sans le savoir, entretiennent une relation qui n’est pas réelle. Dire la vérité, même quand c’est inconfortable ou risqué, c’est choisir de vivre notre propre vie plutôt que celle d’un personnage inventé.

À force de mentir, les autres ne vous entendent plus. Un menteur reconnu perd sa capacité à s’exprimer. On peut comprendre mais pas croire ce qu’il dit : ses mots perdent leur pouvoir et ne sont plus que des coquilles vides.

On pourrait être tenté de croire systématiquement l’inverse de ce que le menteur nous dit, mais rares sont les menteurs qui ne font que mentir. Ils alternent entre vérités et mensonges selon leurs besoins, si bien qu’on ne peut jamais savoir avec certitude si ce qu’ils disent est vrai. De plus, un mensonge n’a rarement qu’un seul inverse : il en existe souvent une infinité.

Mais le revers de la vérité a cent mille formes et un champ d’action sans limites. Montaigne

Même si l’on est certain qu’il a menti, on ne peut pas deviner laquelle des versions contraires est la bonne. L’information qu’une chose est fausse ne nous donne que rarement la vérité.

À force de ne pas tenir sa parole, on finit par la perdre : mentir, c’est renoncer peu à peu au pouvoir même de signifier.

Dans la fable d’Ésope “L’enfant qui criait au loup” : un jeune berger s’amuse à faire croire aux villageois qu’un loup attaque. Ceux-ci viennent en aide par solidarité mais se retrouvent à perdre leur temps car le berger a menti. À force, leur patience et leur confiance s’amenuisent et lorsqu’un loup attaque vraiment, ils ne viennent pas en aide au berger pensant que c’est encore une de ces farces. Les moutons du jeune berger se font alors dévorer par le loup.

La morale de l’histoire est que “les menteurs ne gagnent qu’une chose, c’est de ne pas être crus même lorsqu’ils disent la vérité”.

Les mots d’un menteur, qu’ils soient vrais ou faux, ne pèsent plus rien aux oreilles de ceux qui connaissent son habitude de tromper.

En petite communauté, on ne peut pas vivre en étant un menteur, sous peine d’être ignoré et de perdre tout pouvoir d’expression. Le menteur ne peut survivre qu’en se déplaçant fréquemment. Dès qu’il est démasqué, il doit fuir. Il devient un étranger dont on ne comprend plus la langue, car ses paroles ne valent plus rien.

Nous sommes mieux en la compagnie d’un chien connu que d’un homme dont le langage nous est inconnu. Saint-Augustin

Mentir à quelqu’un de manière répétée réduit à néant la confiance qu’il nous accorde. Mais qu’en est-il lorsque l’on se ment à soi-même ?

Se mentir, c’est fragiliser sa confiance en soi. Chaque mensonge, chaque tentative de se cacher la vérité, nous affaiblit dès que l’on réalise s’être trompé soi-même. Pour avoir confiance en soi, il faut pouvoir croire notre voix intérieure. Se répéter que tout ira bien, tout en sachant que c’est faux, use la crédibilité : on finit par ne plus se faire confiance. C’est un cercle vicieux : plus on se ment, moins on croit notre ressenti et nos pensées. Cette défiance nous affaiblit, et nous pousse à mentir encore et encore pour fuir l’inconfort de la vérité.

Je me fais plus d’injures en mentant, que je n'en fais à celui de qui je mens. Montaigne

Mentir à propos de quelqu’un, c’est se faire du mal à soi-même plus qu’à la personne concernée. Le tort peut avoir un impact à court terme, mais dès lors que votre mensonge est démasqué, la personne bénéficie presque de cette fausse accusation tandis que vous, votre réputation s’en voit détruite et vous serez pour toujours suspecté de mentir. L’honnêteté sert de socle à nos qualités ; sans ce socle, nos supposées qualités inspirent plus de la méfiance qu’autre chose.

Plus on est fin et adroit, plus on est odieux et suspect, si on perd sa réputation d'honnêteté. Montaigne

Celui de qui on ment peut être blessé par ces accusations, mais sa blessure n’est pas en lui, elle vient du nouveau regard que les autres lui portent. Intérieurement, il n’y a, en effet, que la vérité qui blesse.

Pas du tout, il n’y a rien de moi dans ce qu’ils disent. Socrate

Trahir un ami pour en gagner d’autres n’est qu’une illusion. Ceux qui vous ont fait miroiter une place dans leur cercle en échange de votre trahison ne vous feront jamais pleinement confiance : ils savent que vous pourriez faire de même avec eux. Les promesses de loyauté d’un traître ne valent pas grand-chose.

Quand vous trahissez quelqu’un avec qui vous êtes en bon rapport, au profit d’un autre, cet autre ne sait-il pas que vous allez en faire autant avec lui ensuite ? Montaigne

Devoir garder des secrets, c’est être tiraillé entre deux mensonges : trahir sa parole en dévoilant un secret, ou mentir, même juste par omission, lorsqu’on vous interroge sur ce secret. Le mieux est d’éviter ces situations, de ne pas détenir de secret qui vous obligerait à mentir.

Je ne désire pas que ce que je sais aille au-delà de ce que je peux dire. Montaigne

Selon moi, garder un secret pour éviter de trahir est préférable : celui à qui l’on a menti par omission comprendra souvent mieux notre choix que celui dont on aurait trahi la confiance. Mentir pour ne pas trahir est le seul cas où le mensonge se justifie, mais il reste un mensonge, et la confiance en sort toujours affaiblie.

Enfin, le mensonge est souvent provoqué par la honte ou la crainte du regard des autres. Ces deux raisons, bien que proches, diffèrent par leur origine.

La honte surgit quand nos actes trahissent nos valeurs : on sait qu’on agit contre ce qu’on croit juste, contre l’image qu’on a de soi ou qu’on voudrait renvoyer. Elle nous pousse à mentir pour éviter de montrer ce que nous ne voulons pas être.

Ceux qui les cachent aux autres se les cachent en général à eux-mêmes. Montaigne

Agir pour ne plus avoir à mentir pourrait être une solution : aligner ses comportements avec ses valeurs, et ainsi éviter de se retrouver dans des situations où le mensonge nous semble nécessaire. Autrement, se forcer à ne pas mentir est également judicieux : si on se force à tout dire, on va éviter de faire ce que l’on ne voudrait pas avouer.

Celui qui s’obligerait à tout dire s’obligerait à ne rien faire de ce qu’il est contraint de taire. Montaigne

La crainte du regard des autres, elle, naît d’un comportement que l’on juge légitime, mais qu’on cache par peur du jugement. On préfère alors l’incertitude à la vérité : on ne ment pas directement, mais on cache, et cacher, c’est déjà mentir.

Cette peur du jugement nous retient souvent de révéler ce qui compte pour nous, comme une passion ou une activité personnelle. On craint la critique, la moquerie, et on reste dans l’ombre, persuadé qu’on s’améliore seul. Pourtant, c’est en se confrontant au monde qu’on progresse, pas en se convainquant dans son coin d’être déjà à la hauteur.

Pour finir, on ment parfois à un proche pour ne pas le blesser. Au lieu de quitter une soirée par ennui, on va prétendre devoir se lever tôt le lendemain. Au lieu de simplement dire non, on va s’inventer un rendez-vous qui n’existe en réalité pas. Le but peut sembler louable mais ce n’est pas honnête. Ces petits mensonges, qu’on croit inoffensifs, agissent comme des fissures : une fois qu’ils apparaissent, ils ont tendance à s’élargir. L’honnêteté sans compromis est le fondement d’une relation saine et durable.

Le mensonge, sous toutes ses formes, appauvrit nos relations, notre réputation et la confiance, qu’elle vienne des autres ou de nous-mêmes.