L'influence

Depuis toujours, des individus de tous horizons ont rêvé de changer le monde. Aujourd’hui, cette aspiration semble plus répandue que jamais. Moins contraints par la survie, souvent assurée par un travail modéré ou un filet social, beaucoup peuvent désormais se consacrer à autre chose. Un niveau de vie plus élevé libère du temps pour la réflexion et la remise en question.

Parallèlement, l’augmentation du nombre d’individus rend le poids des actions individuelles presque négligeable. Les entreprises, entités plus puissantes que les individus, entretiennent le système actuel. Bien sûr, les humains sont aux commandes, mais la survie et la direction d’une entreprise ne dépendent pas du bon vouloir d’une seule personne : elle est une entité à part entière.

Pour quelqu’un qui aspire réellement à changer le monde, les actions individuelles, bien que louables et apaisantes pour la conscience, restent insuffisantes pour avoir un impact réel.

Comment alors réellement changer les choses ?

La politique s’impose comme une voie naturelle : convaincre ses voisins, puis un village, une ville et peut-être un pays. L’approche est sans nul doute efficace, à condition de pouvoir la mettre en œuvre. La politique me semble être un domaine plutôt fermé, assez conservateur où le plus difficile ne sera pas d’avoir des idées convaincantes mais plutôt de convaincre de l’authenticité de ses idées.

Le peuple, habitué à ce qu’on lui mente en politique, va souvent garder, à raison, un certain conservatisme dans son choix électoral. Les électeurs privilégient souvent la prudence à l’adéquation parfaite avec leurs idées. Ce choix rassurant a un prix : il écarte toute possibilité de transformation radicale. On retrouve ce phénomène dans de nombreuses sociétés modernes, où les partis dominants occupent la scène politique depuis des décennies.

Il ne s’agit pas de décourager quiconque de se lancer en politique, mais de souligner les limites de cette voie pour qui aspire à changer le monde. C’est un travail de longue haleine, qui exige du temps. Beaucoup de temps.

Si la politique semble être un chemin semé d’embûches, l’influence offre une alternative plus accessible, bien que moins directe.

Aujourd’hui, l’influence est, selon moi, le chemin le plus cohérent pour tenter de changer profondément la société. Le monde moderne offre un atout majeur : des canaux de communication sans précédent, internet, réseaux sociaux, médias alternatifs, qui permettent à quiconque de diffuser ses idées à grande échelle, sans dépendre des structures traditionnelles.

Qu’on choisisse l’écriture, la vidéo, l’audio ou tout autre média, l’influence repose sur deux piliers : la clarté de la pensée et l’art de la transmettre. Elle est la continuité d’un travail sur soi, mais le dépasse aussi : en s’exposant au regard des autres, on affine nos idées, on les remet en question, on les confronte et on les enrichit. Seul, on reste souvent aveugle aux failles de nos idées, même les plus évidentes.

Convaincre, c’est d’abord se convaincre soi-même. Mais face aux autres, nos idées montrent leurs limites et c’est là qu’elles se renforcent le plus.

Bien sûr, l’influence n’est pas une solution miracle : elle exige du temps, de l’implication et une communauté réceptive. Contrairement à la politique, l’influence se construit de manière progressive. Pas besoin de convaincre la majorité pour avoir un impact : il suffit d’inviter à la réflexion, de convaincre quelques-uns, et ainsi, peu à peu, façonner la vision du monde d’un cercle toujours plus large.

La différence entre la politique et l’influence est fondamentale : la première agit par des leviers institutionnels, la seconde transforme les esprits et les pratiques. Une majorité, même infime (50 % + 1), suffit à imposer une vision à l’ensemble de la société ; l’influence, elle, ne s’impose pas : elle propose, et chacun reste libre d’y adhérer ou non.

Pourtant, les deux ne s’opposent pas. Une influence suffisamment large finit par modeler le paysage politique : les électeurs, imprégnés de nouvelles idées, se tournent vers les candidats qui les portent.

L’influence, telle que je la conçois, ne vise pas à convaincre, mais à partager et à éveiller la réflexion. Il s’agit d’exposer ses idées et son cheminement avec sincérité, laissant à chacun la liberté de se forger sa propre réflexion. Créer un espace d’échange et d’interaction avec une communauté en est d’ailleurs l’une des forces : pour moi, l’influence est un dialogue, jamais une leçon.

Car il n’est de discussion sans vive contradiction. Cicéron

Même après une réflexion approfondie, on a beaucoup de chances d’être passé à côté de quelque chose. S’appuyer sur les retours de sa communauté pour affiner ses écrits, et, par là même, renforcer le lien avec elle, permet naturellement de dégager des idées qui résonnent avec le plus grand nombre.

La conversation apprend et exerce en même temps. Montaigne

Bien sûr, l’influence peut évoquer une dimension péjorative : celle qui repose sur le mensonge ou la manipulation plutôt que sur la sincérité. Ce type d’influence, pour moi, est détestable.

La sincérité et l’authenticité, en quelque siècle que ce soit, demeurent bienvenues et trouvent aisément leur place. Montaigne

L’influence se transfère plus facilement qu’elle ne s’acquiert : bâtir une influence par le divertissement pour ensuite la détourner vers des fins politiques ou intellectuelles peut s’avérer efficace et rapide. Mais cette méthode me semble malhonnête et illégitime.

Notre influence est inévitablement biaisée. Même en quête d’objectivité, nous trions, interprétons, omettons, non par malveillance, mais parce que notre esprit est ainsi fait. L’important n’est pas de prétendre à une neutralité impossible, mais de rester ouvert à la remise en question.

Personne n’est exempt de dire des bêtises. Ce qui est grave, c’est de les dire sérieusement. Montaigne

Une influence véritable, celle qui peut transformer le monde, naît d’abord d’un travail sur soi : se convaincre profondément de ses idées, puis les partager, les soumettre au débat, les affiner et les faire évoluer main dans la main avec sa communauté.

La catastrophe

Imaginons une catastrophe prévisible, menaçant la survie de l’humanité. Une catastrophe sans précédent, demandant des décisions mondiales affectant confort, économie et liberté individuelle. Comment pourrait-on lutter contre une telle catastrophe ?

Notre société actuelle en est encore à ses balbutiements : on ignore si notre façon de fonctionner est tenable et viable sur le très long terme.

La société moderne se veut, dans l’ensemble, plus égalitaire au niveau de l’individu par rapport aux sociétés du passé. Les écarts de richesse restent importants, voire se creusent, mais dans de nombreux pays occidentaux, les revenus des plus modestes ont augmenté, leur offrant un niveau de vie supérieur à celui des pauvres des siècles passés.

Néanmoins, les sociétés antérieures, certes moins égalitaires, comme la monarchie française, l’Empire romain ou l’Égypte antique, ont montré une certaine forme de viabilité face au temps. Ces sociétés, bien qu’éteintes aujourd'hui, ont perduré pendant des millénaires. Leur pérennité démontre une certaine forme de viabilité pour la survie et le progrès, sans qu’on puisse pour autant les qualifier d’optimales ou de vertueuses.

Ce n’est pas une simple opinion, c’est la vérité : le meilleur, le plus excellent gouvernement pour chaque nation, c’est celui sous lequel elle a vécu et s’est maintenue. Montaigne

Notre modèle, plus social, n’a pas encore fait ses preuves. Il pourrait très bien résister à l’épreuve du temps, mais en l’absence de recul historique, la prudence s’impose.

Une société centrée sur l’individu, comme la nôtre, constitue une expérience inédite et donc un pari risqué pour la survie de l’espèce. Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à cette voie, mais plutôt qu’il convient d’en mesurer les dangers.

D’ailleurs, la survie de l’espèce n’est pas une fin en soi pour chacun. Certains choisiront de tout miser sur l’égalité, quitte à risquer l’extinction : mieux vaudrait disparaître que survivre dans un monde où la liberté n’a pas sa place.

Même avec les meilleures intentions, changer une société implique toujours des risques. L’exemple soviétique en témoigne : une idée peut être séduisante sur le papier, mais si elle ignore la nature humaine ou si son application est maladroite, son échec est inévitable.

Quel que soit le moyen dont nous puissions disposer pour la redresser et la remettre en ordre à nouveau, nous ne pouvons guère lui ôter le pli qu’elle a pris, sans tout démolir. Montaigne

Pour limiter les risques, la transformation doit être progressive : on ajuste un seul aspect à la fois, tout en conservant l’essentiel d’un système qui fonctionne. Une fois cette modification assimilée, on en aborde une autre. Ainsi, la société se transforme en profondeur. Cependant, cette méthode, aussi sûre soit-elle, reste trop lente face à la catastrophe qui nous guette.

À l’inverse, vouloir trop changer d’un coup augmente considérablement les risques d’un effondrement. Basculer vers un nouveau système, fondé sur les libertés individuelles et la lutte contre la catastrophe, revient à prendre une quantité inimaginable de risques.

Se décharger du mal présent n’est pas guérir, si la condition d’ensemble ne s’est pas améliorée. Montaigne

Dans un monde idéal, avec un horizon temporel illimité et des principes stables, la voie la plus sage serait une transformation progressive du système : renforcer les libertés individuelles tout en affrontant la catastrophe. C’est, d’une certaine manière, la direction que nous suivons déjà. Malgré les revirements politiques qui freinent l’élan, la trajectoire globale demeure encourageante.

Problème : le temps nous est compté. Dans notre scénario, la catastrophe n’est plus une menace lointaine, mais une réalité imminente. Un système qui évolue lentement, dans la bonne direction, serait certes idéal pour les individus comme pour la société… mais face à l’urgence, cette approche devient à la fois irréaliste et insuffisante.

Agir doucement, en limitant les risques avec l’existant, n’est plus vraiment une option.

On se retrouve bloqué face à deux choix :

  • Poursuivre sur la pente douce, avec l’espoir qu’elle mène dans la bonne direction, mais au risque de laisser la catastrophe nous imposer ses propres changements, brutaux et meurtriers, avant que nous n’ayons pu agir.
  • Tenter une refonte radicale de la société, un pari risqué, une partie de roulette russe, en misant sur notre capacité à bâtir, dans l’urgence, un système fonctionnel et capable d’endiguer la catastrophe.

Entre ces deux options, la seconde s’impose par la force des choses : le changement est inévitable, alors mieux vaut le provoquer que le subir.

Supporte les coups jusqu’à en mourir ou cède tout de suite ; ne va pas d’abord recevoir les coups pour céder ensuite. Épictète

Pour notre génération, cela signifie renoncer à notre confort immédiat et tout miser sur un pari incertain : celui d’offrir, peut-être, un avenir vivable à ceux qui nous suivront. Mais je doute que l’humanité soit prête à un tel sacrifice.

Il existe une troisième voie : celle qui garantit la survie de l’espèce, mais au prix des sacrifices les plus lourds pour notre génération. C’est la méthode qu’on utilise lors de crises extrêmes, où les décisions s’imposent sans discussion, sans délai, et sans place pour l’opposition.

La solution ? Déclarer l’état d’urgence planétaire. Confier les rênes du monde à une autorité centralisée permettrait d’agir sans les entraves des débats démocratiques. Un retour à la monarchie absolue, mais à l’échelle globale : un souverain aux pouvoirs absolus, modèle éprouvé par des millénaires d’histoire. Un pouvoir unique et centralisé, libéré de conflits économiques ou militaires entre nations, agirait avec la cohérence et la rapidité nécessaires pour contrer la catastrophe.

Ce pouvoir absolu ne serait que temporaire : il prendrait fin avec la résolution de la crise, ou une fois le monde réorganisé pour neutraliser définitivement la menace.

Cette solution est la plus douloureuse à accepter : sacrifier notre liberté et notre individualité pour sauver l’espèce. Pourtant, à défaut d’alternative, elle reste la seule à allier prudence et efficacité face à l’urgence. La deuxième option, préférable en théorie, repose sur un pari presque perdu d’avance : bâtir de toutes pièces une société capable de résister à la catastrophe imminente.

Cet exercice de pensée reste une pure abstraction : rien de tout cela n’adviendra. Nous demeurerons, par défaut, dans la première option. Les deux autres exigeraient un sacrifice collectif de la liberté au nom d’un objectif censé nous unir tous : la survie de l’humanité. Autant dire que c’est perdu d’avance.

La société actuelle, où les pouvoirs basculent fréquemment, privilégie l’action court-termiste au détriment de toute vision d’avenir. Malgré tout, le changement est en cours, mais son rythme est trop lent, beaucoup trop lent. Il progresse par à-coups, avance ou recule au gré des alternances de pouvoir. Les changements politiques récents le montrent : la marche en avant est encore plus laborieuse qu’on ne l’imaginait. Un seul dirigeant, à la tête d’une grande puissance, peut anéantir en un instant des décennies d’efforts.

À ce rythme, sans capacité à transformer la société, la catastrophe n’est plus une menace, mais une certitude. Le plus sain serait peut-être d’accepter cette fatalité…

Employé ou mercenaire ?

Pour les soldats, on dit “mercenaires”, pour les employés, on les excuse parce que “tout le monde doit bien gagner sa vie”. Nassim Taleb

Critiquer les mercenaires est une évidence : faire la guerre et tuer, non pour un idéal, mais pour l’argent uniquement, est détestable et condamnable.

Pourtant, cette condamnation unanime masque une hypocrisie : le salariat, bien qu’ancré dans les normes sociales, n’est qu’une autre forme de mercenariat. Un employé vend son temps, ses compétences et son énergie dans un travail qui, souvent, ne correspond pas à ses valeurs. Les intérêts d’une entreprise et ceux de ses salariés coïncident rarement : la première cherche le profit, les seconds un salaire et, je l’espère, une cause ou des valeurs à défendre.

Certains employés sont complètement en phase avec la vision et les décisions de l’entreprise pour laquelle ils travaillent. Mais c’est l’exception, pas la règle, et l’inverse est également vrai : un employé est rarement en désaccord avec l’intégralité des décisions de l’entreprise. La plupart du temps c’est un mélange plus ou moins équilibré entre accords et désaccords.

Pour moi, c’est cette forme atténuée de désaccord qui permet au système de perdurer. On se convainc que les raisons de rester, les objectifs alignés avec nos valeurs, suffisent à compenser ce qui nous dérange. Également, la peur de se retrouver sans emploi nous pousse à tolérer un dégoût modéré des décisions de notre entreprise.

Les mercenaires, au moins, ont l’honnêteté de ne pas se mentir : l’argent est leur seule motivation. Tuer pour une cause qui ne vous touche pas ne saurait être un idéal, sauf, peut-être, pour quelques esprits dérangés.

Reste que, accepter de vendre une partie ou l’intégralité de ses principes contre un salaire revient toujours à trahir l’essentiel : l’alignement complet entre ce que l’on fait et ce que l’on est. C’est une forme de mercenariat déguisé : seul l’acte diffère, et semble plus acceptable. Ce qui me dérange le plus, ce n’est pas l’acte en soi, mais le fait d’agir en contradiction avec nos valeurs, nos principes ou notre vision.

Les hommes louent leurs services. Leurs talents ne sont pas pour eux, ils sont pour ceux à qui ils s’asservissent ; ce sont ceux qui les louent qui sont chez eux et non eux-mêmes. Montaigne

Mettre le mercenariat et le salariat sur le même plan est certes une exagération, mais qualifier l’un d’inhumain, de monstrueux, et l’autre de normal relève simplement de l’hypocrisie.

Je travaille dans une entreprise qui développe des outils de détection du cancer à partir d’images cellulaires. La mission, sur le papier, est noble. Pourtant, comme dans tant d’autres secteurs, la réalité est plus ambiguë : l’objectif premier reste le profit. Les méthodes employées soulèvent en moi un sérieux cas de conscience : le coût de notre solution a été multiplié par quatre, sans justification médicale ou technique mais simplement pour faire plus de marge. Difficile de concilier cela avec l’idée que notre travail sert d’abord les patients.

Ces marges ne sont pas une nécessité, mais un choix : maximiser les profits sur le dos de la Sécurité sociale, donc du peuple. L’entreprise ment pour justifier des prix indéfendables, tout en se cachant derrière une mission légitime : détecter le cancer. Je crois en cette mission. Pas en ses méthodes. Comme tant d’autres, je suis pris entre la peur du chômage, l’utilité de mon travail… et la trahison de mes principes.

Dans une écrasante majorité des cas, le salariat implique de renoncer, au moins en partie, à ses convictions, sa raison ou ses principes en échange d’un salaire et d’une stabilité. Accepter de mettre son intelligence au service d’un but qui contredit nos valeurs, est-ce vraiment différent que de faire la guerre pour de l’argent ? À mes yeux, se trahir pour un salaire reste une faute morale : c’est choisir de vivre en contradiction avec ce que l’on est.

L’idéal ? Œuvrer d’abord pour un but aligné avec ses valeurs puis réussir à gagner sa vie grâce à cela. L’argent ne doit pas être une fin en soi. Facile à dire, bien sûr : il faut bien manger, se loger, survivre. Mais est-ce vraiment vivre que d’étouffer ses principes du lundi au vendredi, de 9 h à 17 h ?

Ce qui rend le salariat plus pernicieux que le mercenariat, c’est l’impunité totale du salarié. Qu’il soit complice de fraude, de pollution ou de corruption, il ne risque rien : ni prison, ni sanction, ni même le remords.

Non seulement il sacrifie sa raison et ses principes pour un salaire, mais il n’en porte même pas la responsabilité. Rien ne l’empêche alors de participer à des actes malhonnêtes ou illégaux. Il n’est plus qu’un rouage : il a renoncé à ses valeurs, il n’a rien à craindre, il est devenu un outil.

Le mercenaire, au moins, assume son choix : il risque sa vie et encourt des sanctions internationales. Le salarié, lui, agit en toute impunité. L’un paie le prix de ses actes ; l’autre, jamais. Laisser des individus agir sans conséquences est un danger immense : cela encourage les prises de risque démesurées et banalise la malhonnêteté.

Je ne cherche ni à culpabiliser les salariés, ni à leur jeter la pierre. Mon but est simplement d’inviter à la réflexion. Mes propos sont durs, mais en tant que salarié, je me flagelle aussi en les écrivant.

Peu prennent le temps d’avoir cette réflexion. Le salariat est si ancré dans nos habitudes qu’il semble aller de soi. Remettre en cause sa légitimité morale peut même paraître absurde.

Dès l’enfance, on nous conditionne : aspirer à un bon poste, vendre ses compétences au plus offrant, croire que c’est là le seul chemin vers une vie accomplie. C’est dans notre culture, dans notre société : sans salariés, le système actuel s’effondrerait. Alors pourquoi le remettre en question ? Pourquoi imaginer qu’il pourrait exister une autre voie ?

Ils vivent non comme ils veulent, mais comme ils ont commencé à vivre. Sénèque

La spécialisation

Depuis ses origines, l’être humain a eu besoin d’un large éventail de compétences pour survivre. Dans une tribu, personne ne pouvait se permettre d’être spécialisé : chacun devait connaître les gestes essentiels à sa survie et à celle du groupe.

Pour fuir un prédateur, tout le monde doit savoir courir et grimper aux arbres. Pour se nourrir, tout le monde doit savoir chercher des fruits, des racines ou des champignons et reconnaître ceux qui sont comestibles. Un seul individu, même très compétent, ne pouvait que rarement compenser les lacunes des autres.

Mais cette polyvalence n’a cessé de décroître depuis : la spécialisation est devenue une clé de la société. Une société ne progresse rapidement que lorsque ses membres se spécialisent, au détriment de l’autonomie individuelle.

On nous force à quitter nos habitudes, et pour vivre plus longtemps, on nous empeche de vivre. Pseudo-Gallus

La vie en société a rendu obsolètes nombre de compétences ancestrales : le bâtisseur érige des remparts, l’éleveur nourrit la communauté, l’agriculteur cultive pour tous. Plus besoin alors de grimper aux arbres pour se protéger, de traquer le gibier ou de chercher des baies. À mesure que la société avance, les compétences essentielles s’amenuisent : Internet nous dispense de mémoriser, Google Maps de nous repérer, Uber Eats de cuisiner.

Une société avancée technologiquement exige des savoir-faire complexes, donc des individus hyperspécialisés : une connaissance variée y devient presque un synonyme d’amateurisme face à la profondeur des savoirs spécialisés.

Si la spécialisation fait progresser la société et améliore le confort matériel, elle appauvrit l’épanouissement individuel et le rapport au travail.

L’hyperspécialisation me semble aller à l’encontre de ce que nous sommes, ou du moins de ce que je suis. Certains s’y épanouissent peut-être, mais ce n’est pas mon cas. Mon bonheur réside dans la variété : varier les activités au fil de la journée, de la semaine, de la vie.

Toutes choses ne conviennent pas également à tous. Properce

Bien sûr, l’efficacité et l’expérience vont de pair avec une société fonctionnelle. L’efficacité élargit l’accès aux biens, tandis que l’expérience en améliore la qualité. Je préfère être soigné par le chirurgien qui a dédié sa vie à la maîtrise de son art plutôt que par celui qui est également peintre, jardinier et triathlète.

L’idéal, pour un individu, serait de profiter des avantages de la société sans en subir la spécialisation : bénéficier des compétences des autres tout en restant à l’écart du système.

La spécialisation extrême, si elle appauvrit l’individu, offre à la société des avantages concrets : une efficacité accrue, une maîtrise approfondie des savoirs, et la possibilité même du progrès.

L’efficacité ne repose pas sur la complexité technique, mais sur la répétition : un geste simple, exécuté à la perfection, presque mécaniquement. L’hyperspécialisation excelle dans ce domaine. Prenez le travail à la chaîne, la production de sites web standardisés ou d’autres secteurs : dix spécialistes, chacun maîtrisant une tâche unique et complémentaire, surpassent dix généralistes capables de tout faire, mais moins rapidement.

Certaines tâches, fruits de millénaires d’avancées, par exemple en science ou en médecine, atteignent une complexité telle qu’elles exigent un engagement absolu. Elles ne servent la société que si elles sont maîtrisées à la perfection. Pour acquérir une telle maîtrise, un individu n’a d’autre choix que d’y consacrer sa vie entière.

Pour le progrès, l’enjeu n’est plus d’appliquer des compétences, mais de les enrichir par la recherche. La maîtrise du domaine reste indispensable, car c’est en partant de cette base solide qu’on peut le faire avancer, le complexifier, et ainsi en accroître l’utilité pour la société.

Ainsi, à mesure que la société avance, la spécialisation se fait plus pointue, ne couvrant qu’une infime partie des compétences existantes. Le progrès et la recherche, en complexifiant chaque domaine, exigent des individus toujours plus spécialisés, concentrés sur des sous-domaines de plus en plus restreints.

Même l’agriculture, domaine qui semble encore préservé de l’hyperspécialisation, illustre ce phénomène. Il y a quelques siècles, un paysan seul pouvait cultiver, fabriquer des outils rudimentaires, et vendre sa production localement. Aujourd’hui, la chaîne s’est allongée : il faut des concepteurs de tracteurs et d’outils, des commerciaux pour les vendre, des logisticiens pour acheminer les récoltes. Dans un objectif d’efficacité, l’autonomie d’antan a cédé la place à un écosystème où chaque maillon, ultra-spécialisé, est devenu indispensable.

Et pourtant, les métiers d’agriculteur ou d’artisan restent parmi les moins touchés par la spécialisation extrême. Même aujourd’hui, ils conservent une diversité de tâches bien supérieure à celle de la plupart des autres professions.

Mais plus ce que l’on construit est complexe, plus chaque spécialiste a un impact minime sur le produit final : l’individu s’éloigne des fruits de son travail. Pour moi, une part essentielle de l’épanouissement professionnel tient à cette conviction : participer, même modestement, à la création de quelque chose d’utile, qui rend le monde meilleur. L’hyperspécialisation nous en prive : impossible de savoir si notre travail a un effet bénéfique, néfaste ou s’il est simplement inutile.

Ce décalage entre le travail quotidien et ses résultats concrets peut aboutir à une perte totale de sens. À mes yeux, ce décalage explique en partie l’essor des burnouts, des dépressions professionnelles, ou encore des reconversions vers des métiers plus ancrés dans le réel. Un travail qui perd son sens perd aussi sa raison d’être : on ne comprend plus pourquoi on agit, ni pourquoi on se lève chaque matin.

Faire preuve de raison à l’égard de lui-même, être humain à une époque d’inhumanité, libre au sein de l’hystérie collective. Stefan Zweig

C’est un paradoxe moderne, ou peut-être la rançon inévitable du progrès. Une société qui avance améliore le bien-être physique de ses membres, mais souvent au détriment du sens et de la santé mentale.

Toute voie qui mènerait à la santé ne peut se dire pour moi ni âpre ni chère. Montaigne

Faut-il accepter ce compromis : sacrifier le sens au nom du progrès ? Renoncer à son épanouissement pour du confort, une sécurité matérielle et quelques années de vie supplémentaires ?

L'avarice

L’avare est en réalité pauvre.

Et dès que vous vous êtes habitué, que vous vous êtes représenté en esprit un certain tas d’or, vous n’en disposez déjà plus, car vous n’oseriez même plus l’écorner. Montaigne

Les biens ou l’argent que conserve l’avare ne lui appartiennent pas réellement ou, du moins, il n’en jouit pas. L’argent en banque, l’argent qu’il a prévu de mettre de côté chaque mois, il n’en dispose plus. Il n’y touchera pas sauf en cas d’extrême urgence : une urgence qui n’arrivera sans doute jamais.

Il faut vraiment que la nécessité vous prenne à la gorge pour vous résoudre à l’entamer. Montaigne

Renoncer à jouir de la vie pour se protéger d’un hasard hypothétique, lequel justifierait cet amas de richesses, est absurde. D’autant que cette accumulation de fortune est sans fin : le hasard, par définition, pouvant être n’importe quoi, l’argent de côté ne sera donc jamais ni excessif ni rassurant.

Cette richesse devient alors un poids : la conserver et l’accroître est une contrainte qui nous prive de liberté.

On va toujours grossissant cet amas, l’augmentant d’un chiffre à un autre. Montaigne

L’avare ne peut pas compter sur l’argent qu’il a de côté pour servir de financement à un de ses projets. Pour lui, conserver cet argent est souvent bien plus important que n’importe quel projet qu’il pourrait envisager. Son argent n’appartient qu’à son avarice, et à aucune autre partie de lui.

Théoriquement, épargner permet de stocker une certaine liberté pour l'avenir. L’argent de côté, si on ose le dépenser, nous offre la liberté d’agir sans craindre pour notre subsistance à court terme. L’avare, lui, n’atteint jamais ce futur : il reste avare, garde son argent, et meurt riche en possessions mais pauvre en vécu.

Se priver bêtement de la jouissance de ses propres biens, pour jouir simplement de leur conservation et ne point en user. Montaigne

L’avare est contraint par son épargne, tout comme le pauvre l’est par son manque d’argent. Le pauvre n’a rien à perdre ; l’avare, lui, risque de tout perdre. Il est plus libre seulement s’il est capable de se libérer de son avarice pour accéder à la liberté d’action que l’argent lui confère. Il n’y a finalement pas grande différence entre être avare et être pauvre.

Le chevelu se fâche autant que le chauve si on lui arrache des cheveux. Bion de Smyrne

Avoir un matelas de survie, une somme permettant de vivre quelques mois sans revenus, est judicieux. Mais l’agrandir, le rembourrer sans cesse, c’est risquer de basculer dans l’avarice. Le matelas devient alors intouchable : un tas d’or que l’on peut regarder grandir, mais que l’on osera jamais utiliser.

Épargner une somme fixe chaque mois peut devenir une prison : on croit se constituer une liberté future, mais on se prive d’abord de sa liberté présente. L’épargne n’est pas un mal en soi, mais elle le devient quand elle se fait au détriment de tout le reste. Un salaire fixe incite à épargner une même somme chaque mois, par habitude, jusqu’à ce que cette épargne devienne intouchable. On finit alors par vivre avec un revenu réduit.

Mais une fois cette habitude brisée, la perte d’un revenu ne fait plus peur : on a déjà appris à se passer de cette épargne intouchable. Quitter son travail pour un projet fou ou un rêve de jeunesse devient alors moins intimidant.

Parfois, l’avarice nous pousse à trahir nos principes.

Comme beaucoup, j’ai une part d’avarice en moi. Je me cache derrière le minimalisme ou l’écologie, mais c’est l’avarice qui, trop souvent, dicte mes choix. Acheter moins d’objets reste une bonne chose, bien sûr. Pourtant, je ne me contente pas d’acheter moins : souvent, je cherche aussi à payer moins cher. Alors que j’ai les moyens de privilégier des produits plus éthiques et de meilleure qualité, je suis réticent à cause du prix. Résultat, je finis par dépenser peu pour des articles qui ne respectent pas mes principes.

J’écris cette pensée avant tout pour me convaincre moi-même : pour m’assurer que mes principes l’emportent toujours sur mon avarice. Cela ne signifie pas acheter plus, mais acheter mieux : des produits durables, éthiques, plus respectueux de l’environnement. Concrètement : choisir la meilleure qualité possible pour la nourriture, privilégier le local et l’éthique pour les vêtements, ne pas regarder le prix au restaurant, respecter mes valeurs même si cela coûte plus cher. L’argent ne doit jamais être un frein à mes choix et à mes principes.

Bien sûr, tout cela est possible pour moi car mes revenus le permettent. Ce n’est pas applicable à tous.

La pauvreté peut se changer en richesse grâce à la frugalité. Sénèque

Un revenu modeste peut nous libérer de l’addiction à la consommation. Pour concilier principes de vie et budget restreint, on limite mécaniquement ce que l’on peut acheter. Le minimalisme s’impose alors comme la seule solution viable et nous libère ainsi de la propension moderne à consommer sans réfléchir.

C’est un revenu que de ne pas avoir la manie d’acheter. Cicéron

Se débarrasser d’une avarice bien ancrée n’est pas chose aisée. Une idée pourrait être de se forcer à dépenser davantage en adoptant des règles d’achat strictes. Par exemple, ne jamais choisir l’option la moins chère lorsqu’une alternative, plus alignée avec nos valeurs, existe.

Un voyage où l’on dépense sans compter peut également nous aider : le tas d’or fond, et l’on découvre que rien ne change, si ce n’est qu’on s’en libère.

Le plaisir d’un voyage très coûteux fut l’occasion de jeter à bas cette stupide conception. Montaigne

Dès lors qu’on ose piocher dans ce tas d’or, il n’est plus intouchable : la barrière de l’avarice commence à s’effriter puis s’effondre.

Et si la vraie richesse était moins dans ce que l’on conserve que dans ce que l’on ose dépenser, non pour posséder, mais pour vivre ?

Les contraintes

S’imposer des contraintes est une étape sur le chemin de la liberté.

Vivre libre, à mes yeux, c’est aligner ses actions sur ses principes et sa raison. Agir ainsi, sans se laisser dicter par des forces extérieures : voilà ce qu’est, pour moi, la liberté.

Pour être libre, il ne suffit pas d’avoir la possibilité de l’être. Dans le monde moderne, la plupart peuvent l’être, mais peu y arrivent ou même le désirent.

La servitude attache peu d’hommes, plus nombreux ceux qui s’attachent à elle. Sénèque

L’un des principaux obstacles à notre liberté, celui dont je veux parler ici, ce sont nos émotions. On se fixe un objectif, une ligne de conduite, mais dès que nos émotions interviennent, tout s’efface : elles prennent le dessus sur nos principes.

Chaque émotion a son rôle : l’ennui détourne du travail, la colère fait agir sans réfléchir, la paresse empêche de se mettre au travail, la gourmandise alourdit et engourdit, la fatigue sème le doute sur nos objectifs.

Suivre nos émotions, c’est renoncer à notre liberté de décision. Une décision raisonnée prise en pleine possession de nos moyens se retrouve abandonnée dès lors qu’une émotion surgit.

Ne menace jamais sous le coup de la colère, Ne promets jamais dans l’ivresse de la joie, Ne planifie jamais l’esprit accablé, Ne réponds jamais épuisé, N’achète jamais en proie à l’euphorie. Nassim Taleb

On ne peut pas contrôler nos émotions.

Si tu crois pouvoir maîtriser tes émotions, songe que certains s’imaginent aussi pouvoir régler les battements de leur cœur ou la pousse de leurs cheveux. Nassim Taleb

On a beau se dire : “Au moment voulu, je saurai résister à mes émotions, je me tiendrai à mes principes.” En pratique, on n’y arrive pas : elles sont plus fortes que nous.

C’est la passion qui parle, ce n’est pas nous. Montaigne

Plutôt que de chercher à les dominer sur le moment, mieux vaut les confronter à des émotions plus puissantes. Quand on se fait confiance et qu’on se fait une promesse, la rompre provoque un sentiment de honte intense que l’on voudrait à tout prix éviter.

Soit rompre sa promesse pour céder à l’émotion du moment et risquer la honte, soit l’endurer, ne rien lui céder et tenir sa promesse.

J'aimerais bien mieux briser la prison faite d’une muraille et des lois , que celle où m'enferme ma parole. Montaigne

Les contraintes sont cette promesse à nous-même. S’engager à agir dans un cadre précis, c’est se libérer des émotions et retrouver la liberté d’agir selon nos principes.

Nul ne peut commander, s'il ne sait obéir. Sénèque

Se définir des contraintes permet à notre soi fort et clairvoyant de faire obéir notre soi faible et aveuglé par les émotions.

L'homme le plus puissant est celui qui est le maître de lui-même. Sénèque

L’idée n’est pas non plus de vivre sous contraintes en permanence. Des contraintes trop drastiques, et donc impossibles à tenir, mènent tôt ou tard à l’effondrement. Briser une seule contrainte, même mineure, ouvre la voie à briser toutes les autres.

Si l’on se relâche en quoi que ce soit du travail et de l’application constante, le marche arrière devient inévitable. Sénèque

Se contraindre, dans la limite du raisonnable, offre la liberté de réaliser notre but. Les contraintes sont cependant une atteinte à la liberté : trop se contraindre, c’est perdre la liberté d’agir, celle de choisir. Pour être libre, ordre et chaos doivent cohabiter : sans ordre, on est esclave de nos émotions ; sans chaos, on est prisonnier de nos propres règles.

Les contraintes ne sont qu’un moyen et non une fin. Elles agissent comme un levier pour atteindre la vraie liberté : agir sans contrainte, mais en restant fidèle à nos principes, en toute circonstance. Les contraintes permettent de construire cet idéal, mais on s’en affranchira une fois la construction achevée.

Avec le temps, les contraintes se transforment en habitudes. Leur respect devient si naturel qu’elles pourraient disparaître sans rien changer à notre comportement. On peut alors les supprimer au fur et à mesure en veillant à rester aligné avec nos valeurs et à ne pas retomber dans d’anciens travers. À terme, nos actions seront alignées sur nos valeurs, mais sans contraintes étouffantes ou limitantes dans l’accès à d’autres formes de liberté.

Un individu libre ne s’écarte de son but que pour des raisons alignées avec ses principes, jamais sous l’effet d’une émotion incontrôlée.

Diviser

Fluctuat Nec Mergitur. Il est battu par les flots, mais ne sombre pas. Devise latine de Paris

Le monde moderne repose souvent sur un pouvoir central ou une spécialisation excessive. La plupart des pays sont contrôlés par un unique gouvernement laissant aux villes ou aux régions un pouvoir limité. Les individus excellent dans un seul domaine et délaissent le reste.

Tout miser sur une seule entité ou une seule compétence rend un système fragile, sensible à la ruine ou à l’effondrement total. Un système centralisé semble peut-être robuste la plupart du temps, mais s’il est soumis à un choc trop important, tout s’effondre. Ces chocs sont rares, mais pas improbables. Les considérer comme inévitables à long terme incite à repenser notre mode de fonctionnement actuel.

Diviser un système en petites entités le rend plus robuste. C’est simplement une question de statistique : deux systèmes, même si moins robustes individuellement, ont une probabilité infime d’effondrement simultané. En pratique, deux systèmes politiques gérant un même pays ne seront jamais totalement indépendants, mais le risque d’effondrement global s’en trouve quand même drastiquement réduit. Plus on divise en de nombreuses entités, plus ce risque est réduit. Mais cette division a un coût : une perte d’efficacité.

Diviser pour mieux régner, ou plutôt pour régner plus sereinement, réduit presque à néant les risques d’effondrement dans la plupart des domaines et à différentes échelles.

En région Champagne, les vignerons possèdent plusieurs parcelles de vignes à divers endroits géographiques et rarement collées les unes aux autres. Si une zone géographique bien précise est ciblée par la grêle, le gel ou une maladie, le vigneron perdra la récolte de cette zone, mais il ne fera pas faillite grâce aux autres parcelles qu’il possède. Posséder dix parcelles multiplie par dix les risques d’être touché, mais réduit presque à néant celui de la faillite. Avec une unique parcelle, un événement rare peut ruiner sa récolte et, avec elle, l’avenir de l’exploitation.

Une protection supplémentaire à la faillite existe en Champagne : la réserve. Chaque année, la quantité de vin de Champagne que l’on peut produire est limitée, mais le surplus, dans le cas d’une bonne année, peut être mis en réserve et débloqué en cas de mauvaise récolte l’année suivante. Si l’ensemble du vignoble est touché par une maladie, la récolte sera mauvaise pour tous, mais la réserve compensera ce manque et permettra de produire du champagne malgré tout. Le vigneron champenois peut compter sur une diversification géographique et temporelle pour limiter les risques de faillite. En réalité, il possède également un dernier levier : son stock de bouteilles qui lui permet d’avoir des revenus chaque année même si sa production est nulle.

Cet exemple du vigneron est transposable à beaucoup de domaines.

Si les têtes nucléaires étaient réparties entre de nombreuses entités indépendantes, le risque d’extinction de l’humanité diminuerait grandement. La contrepartie serait d’augmenter la probabilité d’attaques nucléaires de moindre ampleur, tuant des millions de personnes sans pour autant condamner l’humanité.

Diversifier ses placements d’argent permet d’éviter la ruine : c’est une règle que tout investisseur se doit de connaître.

Un individu ne maîtrisant qu’une unique compétence a un risque de tout perdre si son métier devient obsolète. En maîtrisant plusieurs compétences, on est généralement moins bien payé, car la société valorise les individus spécialisés, mais on réduit énormément nos risques de tout perdre du jour au lendemain.

Diversifier ses sources d’information limite aussi les risques de manipulation par une seule entité (journal, auteur, chaîne TV ou modèle d’IA). Le croisement de sources variées, notamment contradictoires, permet d’éviter d’être le dindon de la farce. Ajouter une diversification temporelle ou spatiale réduit encore les risques : lire des auteurs de différentes époques ou régions offre une vision plus large et moins biaisée par les croyances contemporaines ou locales.

Si le système financier mondial n’était pas une seule entité, mais plusieurs entités indépendantes, les grosses crises n’auraient pas pu survenir.

Même le corps humain est réticent à l’absence de diversification. Réaliser une même tâche à répétition, que ce soit dans son travail ou son sport favori, peut causer des problèmes aux tendons ou aux muscles. Diversifier ses activités (alternance des tâches dans un métier physique ou pratique de plusieurs sports complémentaires) réduit grandement ces risques : le corps humain n’est pas conçu pour la répétition monotone.

Cette puissance de la diversification pour la réduction des risques fascine par son universalité : on en trouve la trace dans tous les domaines. Dans bon nombre de cas, cela découle de la loi des grands nombres : une somme importante de distributions va inévitablement tendre vers une loi normale. Plutôt que de supposer qu’une unique entité suit une loi normale, simplification souvent abusive, diviser les entités permet de s’en approcher naturellement. Les modèles scientifiques, fondés sur des lois normales, gagnent en pertinence lorsqu’ils s’appliquent à des groupes d’entités.

Fragmenter à l’excès n’est pas non plus une solution. L’excès de diversité est aussi mauvais que son absence. Tout miser sur une unique entité est aussi absurde que de répartir sa mise sur toutes les entités existantes. La diversité diminue l’efficacité tandis que son absence augmente le risque : le tout est de savoir trouver la balance.

Tout ce qui est divisé au point de n’être plus que poussière est confus. Sénèque

La relation n’est pas symétrique : diviser le risque par 100 pourrait ne réduire l’efficacité que de 10 %. Les courbes ci-dessous, bien que non rigoureuses, illustrent l’impact du nombre d’entités sur l’efficacité et le risque :

Ces courbes vont différer pour chaque domaine, mais se ressemblent globalement. Un grand nombre d’entités réduit l’efficacité, car un consensus est nécessaire avant d’agir sur certaines choses. Mais si on double les dirigeants, on diminue par beaucoup plus que deux le risque de dictature ou d’effondrement du système. Un accord frauduleux entre deux dirigeants est beaucoup moins probable qu’une décision unilatérale.

Un système fragmenté réduit statistiquement la sensibilité aux risques. Reste que, selon les contextes, sa mise en œuvre peut se heurter à des contraintes ou créer d’autres difficultés.

L’équilibre se situe entre deux excès. Pas un seul ami, pas des dizaines. Pas une seule compétence, pas des dizaines. Pas une seule parcelle, pas des dizaines. Pas un seul sport, pas des dizaines. Pas une seule source d’information, pas des dizaines. Pas un seul placement, pas des dizaines. Pas un seul dirigeant, pas des dizaines.

La polémique

Les auteurs devraient être surpris d’apprendre qu’il n’y a presque aucune nouvelle qui puisse nuire à la crédibilité d’un écrivain, et que toute publicité est bonne publicité. Nassim Taleb

Pour un écrivain, la mauvaise publicité est de la (très) bonne publicité.

Un écrivain perdu dans un océan de livres que personne ne lit et ne lira jamais peut sortir de l’anonymat s’il parvient, d’une manière ou d’une autre, à toucher une personne influente.

Des manières de toucher, la plus efficace est d’énerver. Réussir à irriter une personne influente au point de lui arracher un reproche public sur “ce qui ne va pas avec les idées de ce type” a le potentiel d’attirer une audience énorme.

À l’inverse d’une louange, qui pourrait simplement être de la sympathie sans fondement ou même une faveur, la critique vient forcément du cœur.

La haine est beaucoup plus difficile à imiter que l’amour. Il y a des amours feints, jamais des haines. Nassim Taleb

Un influent, quel qu’il soit, a forcément des détracteurs. Ces gens-là, qui n’auraient jamais lu nos écrits par hasard, iront probablement voir ce qui a pu énerver à ce point cette personne qu’ils détestent. Plus une personne est clivante, plus ses détracteurs sont nombreux et investis.

Un influent ne s’offusquera pas publiquement d’une provocation grossière et infondée.

Il me semble qu'on me loue chaque fois qu'on me dénigre plus que de raison. Montaigne

Comme on dit : il n’y a que la vérité qui blesse. Un propos contre lequel on se défend a forcément un intérêt ou incite à la réflexion : ce sera rarement une absurdité.

Dire du mal des gens, c’est la seule preuve sincère d’admiration. Nassim Taleb

Les écrits que nos ennemis critiquent sont souvent plus riches d’enseignements que ceux que nos alliés soutiennent. L’inverse d’une idée est multiple et nous ouvre donc un champ bien plus large que celui des idées qui nous ressemblent.

Mais le revers de la vérité a cent mille formes et un champ d’action sans limite. Montaigne

Comme lecteur, on a tout à gagner à s’intéresser à ce que nos ennemis décrient. En tant qu’écrivain, dire ce que l’on a à dire, même si cela signifie affronter une polémique, est la démarche la plus avantageuse. La polémique peut jouer en notre faveur : elle nous renforce, ou à défaut, renforce notre notoriété.

Se censurer par crainte de froisser ou de choquer, c’est condamner nos idées à l’indifférence. Brider nos idées nous rend inintéressants, ne suscite aucune crainte, nous rend invisibles, sans personnalité ni valeur ajoutée et nous prive d’une potentielle publicité.

Exprimer nos opinions, aussi fortes soient-elles, peut s’avérer plus enrichissant que de les garder en tête sans jamais les confronter aux idées contraires. Une idée qui ne mûrit que dans notre tête a toutes les chances d’être faible. À l’inverse, exposer nos idées au monde permet de sélectionner celles qui vont résister aux arguments qu’on leur oppose.

On ne peut pas être certain qu’une idée est bonne tant qu’elle n’a pas été confrontée au monde. C’est la bataille de convictions fortes et opposées qui fait avancer la pensée, pas les réflexions que l’on étouffe ou que l’on édulcore par crainte de représailles.

Garder une ligne neutre en lissant toute aspérité, c’est pédaler dans la semoule sur le plan intellectuel. C’est la meilleure façon d’être inintéressant et de ne rien apporter à la réflexion.

Qu’ils s’efforcent de plier les choses à eux-mêmes, et non de se plier aux choses. Horace

Dans la quête de la notoriété, ce qui fait parler de vous, que ce soit en bien ou en mal, est bénéfique. L’histoire le confirme, même dans ses exemples les plus extrêmes : les noms des terroristes ou des tueurs en série sont connus de tous.

Cela ne veut pas dire qu’il faut forcer la polémique pour exister, mais juste qu’il ne faut pas se censurer pour plaire.

Le goût

Les hommes, dit une ancienne maxime grecque, sont tourmentés par les opinions qu’ils ont des choses, non par les choses elles-mêmes. Montaigne

Nos émotions, nos douleurs, nos goûts, notre richesse ou notre santé dépendent en grande partie de l’opinion que nous en avons.

Affirmer cela de la richesse peut sembler étrange, tant elle semble mesurable : l’argent et les biens se comptent, se mesurent. Pourtant, la vraie richesse ou plutôt la sensation de richesse échappe à ces chiffres. L’idée que nous nous faisons de ce que nous possédons compte souvent bien plus que le solde de notre compte bancaire.

La richesse, pour les autres, est une valeur fixe ; pour nous, elle n’est que ce que nous lui prêtons.

Ni la richesse, ni la gloire, ni la santé, n’apportent autant de beauté et de plaisir que ce que leur prête celui qui la possède. Montaigne

Cette maxime s’applique à bien des aspects de notre existence. Un mal reste un mal, mais la façon dont nous le percevons peut en atténuer la portée, parfois jusqu’à le rendre anodin.

Ils ont souffert dans la mesure où ils ont cédé à la douleur. Saint Augustin

On ne pourra pas faire passer un coup de poing pour une caresse ou des excréments pour du chocolat, mais notre opinion, souvent hors de notre contrôle, aura une grande place à jouer.

Ferons-nous croire à notre peau que les coups de fouet la chatouillent ? Et à notre goût que l’aloès soit du vin de Graves ? Montaigne

La maladie, le froid, une blessure : ces désagréments sont bien réels. Mais les accepter, plutôt que de s’en plaindre, les rend moins pénibles.

Le corps supporte mieux l’attaque en se raidissant, et il en va de même pour l’âme. Montaigne

Notre satisfaction dépend en grande partie de notre perception. Porter son attention sur ce qui fonctionne plutôt que sur ce qui cloche, sur ce qu’on possède plutôt que sur ce qu’on convoite, sur ce qu’on est plutôt que sur ce qu’on aimerait être : voilà une voie qui mène souvent à plus de bonheur.

Cette grande qualité qui est de savoir jouir de leur heureuse condition, et de s’en contenter. Montaigne

Atteindre la vraie richesse, c’est savoir se contenter de ce que l’on a, sans pour autant renoncer à nos ambitions.

[Le sage] si pauvre il peut être riche, il voudra le devenir. Sénèque

Nos opinions ne reflètent pas toujours nos valeurs : elles épousent d’abord la culture où nous baignons, les habitudes que l’on nous a transmises, les influences qui nous entourent. Elles dépendent de nous, mais cela ne signifie pas que nous pouvons les contrôler aisément.

La réflexion intense sur une opinion, sur ce qui nous y attache, peut l’ébranler et parfois la changer. L’enjeu est alors de l’aligner sur nos valeurs, plutôt que de la laisser soumise à des a priori dont on ignore la source.

On peut parfois aller jusqu’à modifier le plaisir gustatif d’une chose par rapport à nos valeurs. Lorsqu’on est convaincu que la nourriture industrielle est mauvaise pour nous, elle nous semblera plus fade. À l’inverse, un aliment que l’on juge sain, même moins savoureux en théorie, nous paraîtra meilleur simplement parce que nous croyons en sa valeur.

Les distractions n’échappent pas à cette logique. Une fois que l’on réalise que les réseaux sociaux, les séries ou tout autre divertissement moderne nous éloignent de nos valeurs, leur attrait diminue. Ils restent distrayants, bien sûr, mais on y devient moins sensible.

Ces exemples, tirés de mon expérience, illustrent comment l’opinion peut transformer le goût des choses. Boire un soda me dégoûte et m’écœure, les bonbons m’attirent beaucoup moins qu’un fruit frais, les réseaux sociaux ne sont pas plus divertissants qu’un bon livre.

Je sais pourtant que ces choses sont objectivement plus attrayantes : elles ont été conçues pour nous plaire et nous divertir au maximum. Je ne remets pas en cause leur attrait, loin de là, mais mon opinion à leur égard diminue grandement leur pouvoir sur moi.

L’important n’est pas tant la chose elle-même que la façon dont on la voit. Montaigne

Même une sensation aussi primitive que le froid peut être transformée par une conviction. Depuis que j’ai choisi de devenir vigneron, en sachant que le froid fera désormais partie de mon quotidien, je le supporte bien mieux. Je ne le subis plus : je l’ai intégré comme une composante de ma vie future. Ce n’est plus un désagrément, mais une réalité avec laquelle je dois composer. Ce changement de perspective a transformé mon rapport au froid, bien plus que je ne l’aurais imaginé.

Peut-être que j’affabule et que ce qui me fait mieux tolérer le froid, c’est simplement cette pensée qui mature dans mon esprit et que je couche sur le papier dans ce texte. Même si c’est le cas, le résultat ne change pas : mon ressenti du froid a changé et qui, autre que moi-même, pourrait me contredire ?

Des valeurs fortes, parce qu’elles façonnent nos opinions, finissent par redéfinir le goût que nous avons des choses. Plus ces valeurs nous tiennent à cœur, plus nos opinions s’y conforment et plus nos goûts, naturellement, s’y alignent.

Tout ce que je prends avec répulsion me nuit, et rien ne me nuit de ce que je prends avec appétit et allégresse. Montaigne

La coutume

Car il est vrai que nous n’avons pas d’autres critères pour la vérité et la raison que les exemples que nous observons et les idées et les usages qui ont cours dans le pays où nous vivons. Montaigne

Notre coutume nous éblouit au point de nous faire considérer comme aveugles ceux qui en ont une différente ou qui n’adhèrent pas à la nôtre : “Il faut vraiment être aveugle pour ne pas voir que c’est ça la meilleure façon de vivre, de gouverner, d’aimer, de s’amuser…”

Évoluer dans une culture nous rend indissociables d’elle. Remettre en question la culture qui nous entoure est d’autant plus difficile qu’elle imprègne tout ce qui compose notre quotidien : nos institutions, nos loisirs, nos envies, nos principes, nos relations.

Ce dans quoi nous avons toujours vécu nous semble naturel et bon, tandis que le reste parait sauvage ou barbare. Sauvage est un terme péjoratif lorsqu’on l’utilise pour qualifier une autre culture. Pourtant, dire d’une chose qu’elle est sauvage, ce n’est pas décrire une réalité, mais plutôt souligner son écart avec nos normes.

Nous appelons “sauvages” les fruits que la nature produit d’elle-même. Montaigne

Sauvage, en somme, ne désigne rien d’autre que ce qui échappe à notre coutume.

Se mettre à la place de quelqu’un d’une culture radicalement différente est difficile. Même en admettant que ma vision est biaisée, je peine à imaginer qu’un système qui me semble barbare puisse être une évidence pour d’autres.

Les peuples nourris à la liberté de se commander eux-mêmes, estiment toute autre forme de police monstrueuse et contre-nature. Ceux qui sont habitués à la monarchie en font de même. Montaigne

Le bien et le mal ne relèvent pas de lois divines, mais d’opinions et de croyances. Ce sont des constructions humaines, mouvantes selon les sociétés et les époques.

Les modes vestimentaires, éphémères par nature, illustrent bien la volatilité de nos critères de beauté. Ce phénomène ne se limite pas à l’esthétique : il s’étend aussi à l’éthique. De la même manière, mais souvent plus lentement, notre coutume et notre culture évoluent. Ce qui passait pour juste, acceptable ou naturel il y a seulement cinquante ans peut nous sembler aujourd’hui inadmissible. Mais qu’en est-il de la justice absolue ? Existe-t-elle seulement, ou n’est-ce qu’une illusion née de l’évolution parallèle de notre culture et de nos lois ? Si tel est le cas, ce que nous appelons justice ne serait que l’accord temporaire d’une société avec elle-même.

Aucune justice n’est 'juste' en soi : nous ne faisons que la qualifier ainsi quand elle s’accorde avec les valeurs de notre culture.

Je trouve qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage dans ce peuple, sinon que chacun appelle barbarie ce qui ne fait pas partie de ses usages. Montaigne

Changer radicalement de perspective est presque impossible, tant notre culture façonne notre vision du monde. Toujours est-il qu’avoir cette réflexion permet de comprendre que, même si l’on ne peut pas se mettre à la place des autres, leur vision n’est pas moins légitime que la nôtre.

Ne pas saisir un point de vue étranger est une chose ; en revanche, juger stupides ceux qui pensent autrement, voilà la vraie stupidité.

Échanger avec des personnes d’une culture que nous qualifions de barbare ou de liberticide nous amène à relativiser ce que nous tenions pour évident : nos certitudes ne sont souvent qu’une question de coutume, de perspective.

On voit qu’il faut éviter d’adopter les opinions courantes, et qu’il faut en juger, non en fonction des idées reçues, mais sous l’angle de la raison. Montaigne

L’égalité entre les humains nous apparaît comme une évidence, mais est-ce parce que notre culture en a fait une valeur sacrée ? Tout en moi me pousse à dire que c’est la meilleure chose pour les individus, mais l’affirmer serait mépriser les peuples ayant une vision différente de la mienne. Au fond, rien ne prouve que j’aie plus raison qu’une personne aux convictions opposées.

Nos idéaux sont davantage le produit de nos coutumes que l’inverse. Il ne s’agit pas de tout remettre en question, ni de tout rejeter, mais de respecter les points de vue divergents ou opposés : arrêter de qualifier dogmatiquement d'absurde, de barbare ou de stupide ce qui nous semble l’être. Ce qui paraît n’est pas ce qui est.

Jusqu’ici, j’ai parlé de l’individu face à la coutume. Mais est-ce vraiment à cette échelle qu’il faut juger une culture ? Placer l’individu au centre est sans doute un parti pris typique de ma culture, qui valorise davantage l’autonomie que le collectif. Le malheur de certains individus au sein d’une culture suffit-il à la juger inférieure ? Ou est-ce mon propre système de valeurs qui me pousse à le penser ?

Les Romains et les Grecs, parmi les esprits les plus brillants de l’Histoire, ne faisaient pas de l’égalité une valeur centrale. Nous les jugeons aujourd’hui aveugles à une évidence. Mais qui nous dit que nous ne sommes pas, nous aussi, victimes des mêmes illusions à propos de la justice, de la liberté ou de l’égalité ?

Jugeant si bien de leurs fautes, nous soyons si aveugles aux nôtres. Montaigne

Considérer qu’un peuple se trompait car les individus ne pensaient pas comme nous, c’est ça être réellement aveugle : aveugle à la variété des cultures et des coutumes.

Tout classement des 'meilleures' sociétés de l’histoire ne mesurerait-il pas, en réalité, leur ressemblance avec la nôtre ? Et si nous étions, aux yeux de ceux que nous jugeons les plus barbares, la civilisation la plus barbare qui soit ?

Mais quoi ! Ils ne portent pas de pantalon. Montaigne