Les interactions humaines sont basées sur la confiance.
Parler de façon ouverte et franche incite l’autre à parler de même, fait couler ses paroles comme font le vin et l’amour. Montaigne
Le mensonge est l’acte de trahison de la confiance et représente donc une atteinte grave aux interactions entre les individus. Si le mensonge est omniprésent, les mots, au lieu de décrire le monde, ne veulent plus rien dire et la confiance est brisée.
Mentir permet souvent d’éviter une situation inconfortable ou inconnue. On déforme la réalité pour éviter l’inconfort, que ce soit une confrontation, une explication, ou le regard des autres. Mais ne pas laisser la vérité ressortir, c’est limiter nos expériences : on évite la vie, on rate des situations, peut-être désagréables sur le moment, mais enrichissantes. Se cacher derrière un mensonge, c’est prétendre que l’on est quelqu’un d’autre : on est alors condamné à jouer un rôle auprès de nos amis et de nos proches à qui l'on a menti.
Mais prétendre est un fardeau : le menteur doit entretenir son mensonge et vit avec la peur constante d’être démasqué. Ces amitiés, construites sur le mensonge, ne profitent à personne : le menteur reste prisonnier de son rôle, et ses amis, même sans le savoir, entretiennent une relation qui n’est pas réelle. Dire la vérité, même quand c’est inconfortable ou risqué, c’est choisir de vivre notre propre vie plutôt que celle d’un personnage inventé.
À force de mentir, les autres ne vous entendent plus. Un menteur reconnu perd sa capacité à s’exprimer. On peut comprendre mais pas croire ce qu’il dit : ses mots perdent leur pouvoir et ne sont plus que des coquilles vides.
On pourrait être tenté de croire systématiquement l’inverse de ce que le menteur nous dit, mais rares sont les menteurs qui ne font que mentir. Ils alternent entre vérités et mensonges selon leurs besoins, si bien qu’on ne peut jamais savoir avec certitude si ce qu’ils disent est vrai. De plus, un mensonge n’a rarement qu’un seul inverse : il en existe souvent une infinité.
Mais le revers de la vérité a cent mille formes et un champ d’action sans limites. Montaigne
Même si l’on est certain qu’il a menti, on ne peut pas deviner laquelle des versions contraires est la bonne. L’information qu’une chose est fausse ne nous donne que rarement la vérité.
À force de ne pas tenir sa parole, on finit par la perdre : mentir, c’est renoncer peu à peu au pouvoir même de signifier.
Dans la fable d’Ésope “L’enfant qui criait au loup” : un jeune berger s’amuse à faire croire aux villageois qu’un loup attaque. Ceux-ci viennent en aide par solidarité mais se retrouvent à perdre leur temps car le berger a menti. À force, leur patience et leur confiance s’amenuisent et lorsqu’un loup attaque vraiment, ils ne viennent pas en aide au berger pensant que c’est encore une de ces farces. Les moutons du jeune berger se font alors dévorer par le loup.
La morale de l’histoire est que “les menteurs ne gagnent qu’une chose, c’est de ne pas être crus même lorsqu’ils disent la vérité”.
Les mots d’un menteur, qu’ils soient vrais ou faux, ne pèsent plus rien aux oreilles de ceux qui connaissent son habitude de tromper.
En petite communauté, on ne peut pas vivre en étant un menteur, sous peine d’être ignoré et de perdre tout pouvoir d’expression. Le menteur ne peut survivre qu’en se déplaçant fréquemment. Dès qu’il est démasqué, il doit fuir. Il devient un étranger dont on ne comprend plus la langue, car ses paroles ne valent plus rien.
Nous sommes mieux en la compagnie d’un chien connu que d’un homme dont le langage nous est inconnu. Saint-Augustin
Mentir à quelqu’un de manière répétée réduit à néant la confiance qu’il nous accorde. Mais qu’en est-il lorsque l’on se ment à soi-même ?
Se mentir, c’est fragiliser sa confiance en soi. Chaque mensonge, chaque tentative de se cacher la vérité, nous affaiblit dès que l’on réalise s’être trompé soi-même. Pour avoir confiance en soi, il faut pouvoir croire notre voix intérieure. Se répéter que tout ira bien, tout en sachant que c’est faux, use la crédibilité : on finit par ne plus se faire confiance. C’est un cercle vicieux : plus on se ment, moins on croit notre ressenti et nos pensées. Cette défiance nous affaiblit, et nous pousse à mentir encore et encore pour fuir l’inconfort de la vérité.
Je me fais plus d’injures en mentant, que je n'en fais à celui de qui je mens. Montaigne
Mentir à propos de quelqu’un, c’est se faire du mal à soi-même plus qu’à la personne concernée. Le tort peut avoir un impact à court terme, mais dès lors que votre mensonge est démasqué, la personne bénéficie presque de cette fausse accusation tandis que vous, votre réputation s’en voit détruite et vous serez pour toujours suspecté de mentir. L’honnêteté sert de socle à nos qualités ; sans ce socle, nos supposées qualités inspirent plus de la méfiance qu’autre chose.
Plus on est fin et adroit, plus on est odieux et suspect, si on perd sa réputation d'honnêteté. Montaigne
Celui de qui on ment peut être blessé par ces accusations, mais sa blessure n’est pas en lui, elle vient du nouveau regard que les autres lui portent. Intérieurement, il n’y a, en effet, que la vérité qui blesse.
Pas du tout, il n’y a rien de moi dans ce qu’ils disent. Socrate
Trahir un ami pour en gagner d’autres n’est qu’une illusion. Ceux qui vous ont fait miroiter une place dans leur cercle en échange de votre trahison ne vous feront jamais pleinement confiance : ils savent que vous pourriez faire de même avec eux. Les promesses de loyauté d’un traître ne valent pas grand-chose.
Quand vous trahissez quelqu’un avec qui vous êtes en bon rapport, au profit d’un autre, cet autre ne sait-il pas que vous allez en faire autant avec lui ensuite ? Montaigne
Devoir garder des secrets, c’est être tiraillé entre deux mensonges : trahir sa parole en dévoilant un secret, ou mentir, même juste par omission, lorsqu’on vous interroge sur ce secret. Le mieux est d’éviter ces situations, de ne pas détenir de secret qui vous obligerait à mentir.
Je ne désire pas que ce que je sais aille au-delà de ce que je peux dire. Montaigne
Selon moi, garder un secret pour éviter de trahir est préférable : celui à qui l’on a menti par omission comprendra souvent mieux notre choix que celui dont on aurait trahi la confiance. Mentir pour ne pas trahir est le seul cas où le mensonge se justifie, mais il reste un mensonge, et la confiance en sort toujours affaiblie.
Enfin, le mensonge est souvent provoqué par la honte ou la crainte du regard des autres. Ces deux raisons, bien que proches, diffèrent par leur origine.
La honte surgit quand nos actes trahissent nos valeurs : on sait qu’on agit contre ce qu’on croit juste, contre l’image qu’on a de soi ou qu’on voudrait renvoyer. Elle nous pousse à mentir pour éviter de montrer ce que nous ne voulons pas être.
Ceux qui les cachent aux autres se les cachent en général à eux-mêmes. Montaigne
Agir pour ne plus avoir à mentir pourrait être une solution : aligner ses comportements avec ses valeurs, et ainsi éviter de se retrouver dans des situations où le mensonge nous semble nécessaire. Autrement, se forcer à ne pas mentir est également judicieux : si on se force à tout dire, on va éviter de faire ce que l’on ne voudrait pas avouer.
Celui qui s’obligerait à tout dire s’obligerait à ne rien faire de ce qu’il est contraint de taire. Montaigne
La crainte du regard des autres, elle, naît d’un comportement que l’on juge légitime, mais qu’on cache par peur du jugement. On préfère alors l’incertitude à la vérité : on ne ment pas directement, mais on cache, et cacher, c’est déjà mentir.
Cette peur du jugement nous retient souvent de révéler ce qui compte pour nous, comme une passion ou une activité personnelle. On craint la critique, la moquerie, et on reste dans l’ombre, persuadé qu’on s’améliore seul. Pourtant, c’est en se confrontant au monde qu’on progresse, pas en se convainquant dans son coin d’être déjà à la hauteur.
Pour finir, on ment parfois à un proche pour ne pas le blesser. Au lieu de quitter une soirée par ennui, on va prétendre devoir se lever tôt le lendemain. Au lieu de simplement dire non, on va s’inventer un rendez-vous qui n’existe en réalité pas. Le but peut sembler louable mais ce n’est pas honnête. Ces petits mensonges, qu’on croit inoffensifs, agissent comme des fissures : une fois qu’ils apparaissent, ils ont tendance à s’élargir. L’honnêteté sans compromis est le fondement d’une relation saine et durable.
Le mensonge, sous toutes ses formes, appauvrit nos relations, notre réputation et la confiance, qu’elle vienne des autres ou de nous-mêmes.