Est-ce que voir la discrimination partout, ce n’est pas justement discriminer ?
Dénoncer le caractère discriminatoire d’une chose lorsque celle-ci est involontaire et est passée inaperçue, est-ce que ce ne serait pas contre-productif ? Relever une forme de discrimination dans une conversation banale la dénonce mais la met également en avant : on révèle son existence et on la met au-devant de la scène.
La meilleure manière de supprimer pour de bon la discrimination ne serait-elle pas de ne plus en parler ? Ou du moins d’arrêter d’essayer de la dénicher à tout prix dans toute chose ?
Certes, ne pas la dénoncer quand elle est flagrante serait une erreur, mais est-ce que la chercher partout et, par là, risquer d’interpréter comme discriminant ce qui ne l’est pas réellement ne desservirait pas la lutte ? Certaines choses ne deviennent discriminantes que lorsqu’elles sont dénoncées.
Voir la discrimination partout, n’est-ce pas, d’une certaine manière, discriminer et essayer de se convaincre du contraire en dénonçant des chimères pour se donner bonne conscience ? La chose n’est parfois discriminante que selon la vision de la personne qui la dénonce.
Cette réflexion me vient d’un article parlant d’une polémique concernant le film “Le diable s’habille en Prada 2”. Mais ce film n’est pas un cas isolé, de nombreux films sont la cible de ce type de polémiques.
Le problème, dénoncé par quelques personnes sur Twitter, vient d’une scène où une personne d’origine asiatique serait représentée comme un cliché : “child-like dress, glasses, overqualified, Ivy League credentials and at top of her game yet obsequious and insecure of her competency”.
Alors oui, c’est certainement une vision biaisée et cliché, mais, sans dédouaner les scénaristes pour autant, je suis convaincu qu’ils ne l’ont pas fait consciemment. Je doute que ce racisme soit un choix scénaristique vu le tort que cela peut causer au film.
Je me pose vraiment la question de savoir si lancer une polémique autour de cela, ce n’est pas encourager le racisme plutôt que de le freiner.
Et également, est-ce que voir cela comme raciste ne serait pas plus raciste que de ne même pas le remarquer ? Finalement, peut-être que les diplômes, le caractère et les habits de la personne étaient décidés bien avant de choisir l’acteur et que ce n’est que par pur hasard qu’une actrice d’origine asiatique a été sélectionnée.
C’est là qu’il est nécessaire d’aborder la discrimination systémique ou plutôt la discrimination imprégnée dans la culture et dans la société.
Nous sommes des produits de la société et si la société est discriminante par essence, alors nous le sommes sûrement aussi sans même nous en apercevoir. L’innocence de “mais je ne pensais pas à mal” ne changerait alors aucunement le problème sous-jacent et il faudrait alors redoubler d’efforts pour analyser chacune de nos paroles et de celles des autres en essayant de se placer hors de l’influence de la société.
Mais le problème principal avec cette approche, c’est que chacun a ses particularités : dans une fiction comme dans la vie réelle, deux personnages ne peuvent pas être identiques. C’est absurde de comparer un personnage blanc à un personnage d’une autre ethnie sur les mêmes points.
Pour n'importe quelle caractéristique d'un personnage non occidental, on pourra toujours trouver un personnage blanc qui ne la partage pas, alors même qu’il en existe peut-être des dizaines qui la partagent : c'est ainsi qu'on invoque la discrimination par une comparaison fallacieuse. Parfois, ce n'est donc pas la caractéristique en elle-même qui pose problème, c'est le regard qu'on porte sur elle selon l'origine du personnage. À moins de créer un personnage en tout point opposé à un cliché, la polémique semble inévitable.
Mais créer un personnage anti-stéréotype, c’est uniformiser la représentation d’une ethnie dans la fiction et, par là, devenir réellement discriminant : on enlève toute profondeur et toute particularité à ces personnages simplement pour éviter d’être la cible d’une polémique.
Lutter contre la discrimination en cherchant la petite bête, c’est pousser vers une uniformisation qui va, de fait, créer un nouveau cliché discriminant opposé à ceux existant aujourd’hui.
Associer une ethnie à des clichés, n’est-ce pas nier l’unicité des individus ? Se battre pour l’égalité est louable, mais encore faut-il savoir de quelle égalité on parle. Selon moi, deux conceptions de l’égalité s’opposent : l’une, universaliste, postule que tous les individus sont identiques ; l’autre, singulariste, affirme que chacun est si unique que toute hiérarchie et comparaison entre eux perd son sens. Je suis plutôt de la seconde école. Et selon moi, perpétuer ou dénoncer ces stéréotypes contribue à les ancrer et donc à réduire l’étendue des possibles de ce qu’un individu peut être, perpétuant ainsi une forme de discrimination.
Si le cliché raciste d’un Asiatique est d’être bon élève à l’université, alors il n’y aura plus que des Asiatiques mauvais élèves dans la fiction. Si le cliché raciste d’un Portugais est que c’est un travailleur manuel, alors il n’y aura plus de Portugais travailleurs manuels dans la fiction. Inverser les stéréotypes, ce n’est pas les supprimer, c’est en créer de nouveaux.
Une dernière question se pose : à quel point est-il légitime de condamner quelqu’un qui n’est pas conscient de son erreur ? C’est une question philosophique vraiment large, mais je vais tenter d’y répondre dans le cadre précis de cette pensée.
Si, pour diverses raisons, nous ne sommes pas toujours capables de voir ce qui est discriminant et qu’on nous condamne dès lors qu’on laisse passer une de ces choses, est-ce que ce n’est pas là un outil de terreur et un énorme frein à la création ? On vient insuffler aux artistes la peur d’une polémique. Ils mettront alors toute leur énergie à l’éviter, même si cela implique de dénaturer leur œuvre ou de renoncer à exprimer certaines idées.
Certes, la liberté d’expression doit avoir des limites dès lors qu’elle met en péril la liberté d’autrui.
Il faut être intolérant avec l’intolérance. Nassim Taleb
Mais la terreur imposée via cette menace de polémique voire de condamnation n’a pas pour seul effet de faire disparaitre la discrimination : elle rend l’artiste excessivement prudent et, par là, limite l’étendue de ce qu’il s’autorisera à exprimer. Plus les preux chevaliers cherchant la discrimination partout sont tatillons et s’autorisent à interpréter de manière alambiquée chaque réflexion, plus l’artiste vit dans la peur et bride sa créativité.
Pour moi, ce qui limite l’art et la créativité est mauvais par essence. Mais alors comment faire ? Et qui blâmer ?
Je n’ai aucune réponse évidente, comme le montre cette pensée remplie d’idées contradictoires. C’est un sujet sur lequel je ne me prononce pas, pas par crainte mais parce que je n’ai aucune idée de ce qui est réellement le mieux. La lutte contre la discrimination, tout comme la liberté de l’art, me semble être des causes d’égales importances. Sacrifier l’une pour l’autre me semble insensé, alors il faut trouver un moyen de les faire cohabiter : comme souvent, être dogmatique d’un côté comme de l’autre n’est, pour moi, pas une solution envisageable.