Nommer

Ce sont les maux incertains qui nous tourmentent le plus. Sénèque

Nommer les choses permet de leur donner une importance, mais également de pouvoir y réfléchir.

Notre pensée est structurée par le langage : plus notre vocabulaire est riche, plus on a de matière pour réfléchir. Toutes les langues ne contiennent pas les mêmes mots : un mot naît d’abord par besoin, lorsque l’on ressent un manque dans nos possibilités d’expression.

Selon les régions du monde, toutes les choses n’ont pas la même importance : les Esquimaux disposent de plusieurs mots pour les différents types de flocons de neige et les Bédouins de différents mots pour désigner le sable. On nomme ce qui a de l’intérêt pour nous : si quelque chose n’est pas nommé, on peut difficilement en parler ou y réfléchir.

La langue, tant dans le vocabulaire que dans la grammaire, évolue avec le temps : les mots sont plus ou moins utiles selon les régions mais également selon les époques. Les règles de grammaire et les dictionnaires sont bien sûr nécessaires dès lors qu’une langue est parlée par un grand nombre de personnes : sans cela, une même langue se transformerait inévitablement en plusieurs autres dans différentes régions. Ces normes freinent l’évolution de la langue sans pour autant la stopper complètement. Et c’est pour le mieux car une langue qui n’évolue plus perd son essence : elle sera délaissée avec le temps, devenant de moins en moins pertinente à mesure que le monde évolue.

Ce qui est vrai pour la langue l’est également pour nos sentiments, nos sensations ou nos peines : si on ne parvient pas à les décrire, à les exprimer, on ne peut pas les comprendre ni agir dessus.

Et pourtant, on garde, souvent à dessein, dans la brume les choses que l’on n’ose pas avouer aux autres ou à soi-même. Mais dans cette brume, on se retrouve coincé, on n’ose plus avancer, on se condamne à rester dans une situation qui ne nous convient peut-être pas.

Parfois dans une relation, on sent que quelque chose ne va pas, mais si l’on a peur de s’y confronter, on ne peut qu’imaginer. Et bien souvent, on imagine le pire, on se raconte des histoires, on extrapole à partir du peu d’informations qu’on a. Tant que le problème reste dans la brume, on le vit de la pire des manières : on imagine une montagne alors qu’il ne s’agit peut-être que d’une simple colline.

Lorsqu’on se retrouve dans la position inverse, lorsque quelque chose nous gêne, on le garde souvent pour nous, par peur de blesser l’autre ou en espérant, peut-être, que le problème se résolve de lui-même. Mais, plus on attend, plus il s’aggrave. Et à mesure que l’ampleur du problème augmente, notre ressentiment grandit et il devient de plus en plus difficile d’en parler.

L’avantage, c’est qu’on peut agir dans les deux cas : ce n’est jamais une partie de plaisir, mais le jeu en vaut toujours la chandelle. C’est, selon moi, le fondement d’une relation saine : s’il y a des non-dits, des choses cachées dans la brume, la relation est vouée à l’échec.

C’est parfois la peur de compromettre la relation qui empêche de parler : on préfère se leurrer, se faire croire que tout va bien et retarder la confrontation inévitable. Mais plus on tarde, plus la confrontation future prend de l’ampleur et risque de briser la relation. La vérité, l’honnêteté, qu'elles renforcent ou fragilisent la relation, la rendent réelle : une relation basée sur le mensonge et les non-dits n’est pas une vraie relation.

Se dire les choses, s’ouvrir à l’autre et le pousser à s’ouvrir à nous, c’est le cœur d’une relation durable et épanouissante.

Ne pas oser se confronter à l’autre dans une relation est une chose, mais parfois on n’ose même pas se confronter nous-mêmes, on se cache la vérité.

Se sentir mal au quotidien sans vraiment comprendre pourquoi ou, pire, sans chercher à comprendre pourquoi est commun. On a peur que notre réflexion nous amène devant des choix inconfortables, que notre réflexion nous révèle un chemin épineux et risqué.

Mais ce mal-être ne disparaitra pas de lui-même et il peut empirer avec le temps : si on ne le nomme pas, on ne peut pas agir dessus, et on est alors condamné à vivre avec pendant le restant de nos jours.

Nommer les choses n’est que la première étape : l’étape qui permet de sortir du flou, de pouvoir distinguer ce qu’il nous faudrait faire.

Parfois on préfère le flou, on reste dans notre situation qui ne nous convient pas, on se convainc que c’est la vie et qu’il n’y a rien à y faire. Mais la réalité, c’est souvent qu’on refuse cette introspection par peur de ce qu’elle implique.

Une fois révélé, ce qui était une sensation de mal-être devient un problème tangible qu’on peut s’atteler à résoudre. On ne peut plus se cacher derrière un manque de connaissance : si on n’agit pas, c’est par peur, par lâcheté ou parce que c’est impossible.

Il y a maintenant 1 an et demi, après mon doctorat, je suis entré dans le monde du travail en rejoignant une petite entreprise avec une bonne ambiance, une mission intéressante et un bon salaire. Malgré cela, j’ai ressenti un mal-être dès les premiers mois, un mal-être qui m’a poursuivi jusqu’à ce que je le confronte.

J’ai alors compris que ce métier ne me convenait simplement pas, que je devais changer. Bien sûr, me l’avouer à moi-même n’a pas été facile : renoncer à un salaire important, faire une croix sur les connaissances emmagasinées pendant mes 8 années d’études et devoir recommencer à zéro autre chose. Mais cerner le problème puis réussir à prendre les choses en main pour le résoudre m’a apporté une immense fierté et m’a libéré de cette sensation de mal-être si désagréable.

Une autre de mes expériences, plus parlante, mélange l’introspection et les relations. Une relation amoureuse, terminée il y a pourtant plusieurs années, me faisait toujours ressentir quelque chose sans que je réussisse ou que j’ose mettre des mots dessus. Il y a quelques mois, j’ai décidé de confronter ces sentiments par l’écriture : une des meilleures manières, pour moi, de se parler à soi-même et d’apprendre à se connaître.

La conclusion de mes écrits était limpide : je l’aime encore. Dès que j’ai compris cela, j’ai écrit un poème et un message pour lui exprimer tout mon amour. Plutôt que de rester dans le flou et d’imaginer le pire en ne lui avouant pas, j’ai agi, sans attendre, pour révéler mes sentiments. J’ai clarifié d’abord en moi puis avec elle ce que je ressentais.

Loin de moi l’idée de m’ériger en modèle, je cherche juste à montrer par l’exemple que révéler ce qui est caché, même si c’est risqué, sera presque toujours le meilleur choix.

Pour voir sa destination et avancer sereinement, il faut d’abord dégager le brouillard sur la route.

Nommer les choses, c’est dévoiler le chemin qu’il nous faut prendre. La route révélée sera souvent périlleuse, mais avoir la possibilité d’avancer sera toujours préférable à se condamner à stagner.