Écouter

Dans un débat, on écoute rarement ce que l'autre cherche à nous dire. Le débat vire trop souvent au combat : gagner compte plus qu'apprendre. Alors, au lieu d'écouter les arguments de l'adversaire, on ne cherche que leurs défauts.

On pourrait croire qu'il faut bien comprendre l'argumentaire adverse pour en trouver les failles. Mais souvent, il suffit de repérer un point discutable pour prétendre invalider tout le discours : un mensonge ou un défaut, même mineur, suffit à faire vaciller l'édifice entier.

Toutes les idées ont des failles : sans travers, ce n'est plus une idée mais une vérité. L'habitué du débat est passé maître pour les trouver chez les autres, mais reste aveugle aux siennes. Convaincu d'avoir raison et que les autres ont tort, il finit prisonnier de ses propres idées.

Le convaincu, le dogmatique, ne cherche dans un débat que les défauts du discours opposé au sien, sans jamais faire avancer sa pensée ni remettre en question certaines de ses idées. C'est flagrant, en particulier dans les débats politiques, où changer d'avis n'est simplement pas une option.

Dans un débat politique, accepter un argument opposé à sa thèse n'est même pas envisageable. Ce qui devrait être vu comme une sagesse est au contraire perçu, par le politicien comme par le peuple, comme un aveu de faiblesse. Car si le politicien change d'avis, c'est qu'il n'était pas certain de ce qu'il avançait. Et s'il se trompait là, il pourrait bien se tromper ailleurs.

Un politicien ne change pas d'avis. Il ne se laisse pas convaincre. Les débats politiques sont stériles, sans intérêt : un combat, jamais une discussion.

Pourtant, ce qui permet de réellement faire avancer la pensée, de trouver ce qui résonne avec le plus de monde, c'est bien la discussion : une discussion où chacun écoute l'autre, intègre et comprend sa pensée, avant de songer à sa réponse.

Dans un débat, ce n'est clairement pas ce qui se passe. Mais même sans enjeu, dans une simple discussion, on n'écoute pas vraiment.

Plutôt que d'écouter réellement, on met notre interlocuteur, notre adversaire, en bruit de fond, en récupérant uniquement les quelques mots qui nous permettent de rebondir le mieux possible. C'est inconscient, et c'est peut-être une manière de rendre la conversation plus fluide : attendre la fin de ce que dit l'autre, c'est créer de longues pauses gênantes. Aussi, on croit souvent avoir compris l'idée avant même que l'interlocuteur n'ait fini de s'exprimer, et on juge alors inutile d'écouter la suite. Notre réponse est souvent déjà prête à la seconde où l'autre termine sa phrase.

Plus une idée est ancrée en nous depuis longtemps, plus il est difficile de la remettre en question. On évite alors d'écouter vraiment les idées opposées, pour ne pas se laisser convaincre : on préfère fuir la vérité plutôt que d'accepter de s'être trompé.

Si on a vécu selon certaines idées, s'être battu pour elles et devoir finalement les invalider revient à admettre qu'on a perdu son temps. Plus on a navigué longtemps dans la mauvaise direction, plus on répugne à l'idée de changer de cap. On préfère ne pas arriver à bon port plutôt que de reconnaître son erreur.

Lorsqu'on a choisi de prendre l'ascenseur plutôt que de monter à pied, plus on l'attend, plus on est réticent à changer d'avis : “Je n'ai quand même pas attendu tout ce temps pour rien.” Même si celui-ci s'avère être en panne et que quelqu'un nous prévient, on a du mal à accepter l'information si cela fait trop longtemps qu'on attend : plutôt que de reconnaître une erreur, on préfère rester dans l'illusion qu'on est sur le bon chemin.

S'exercer à bien écouter son interlocuteur avant de songer à sa réponse, s'empêcher de formuler des mots dans sa tête tant que l'autre n'a pas fini : voilà la meilleure manière de tirer profit d'une conversation.

Mais c'est souvent par crainte qu'on se prépare à l'avance : soit parce qu'on n'a pas les capacités linguistiques pour construire sa pensée tout en parlant, soit parce qu'on craint qu'un léger temps de pause soit interprété comme un doute, un signe qu'on ne sait plus quoi dire.

Améliorer sa capacité d'improvisation, savoir dire clairement ce que l'on pense sans avoir à le préparer longuement, pourrait permettre de vaincre cette peur. Chaque conversation en serait plus enrichissante : on pourrait écouter pleinement ce que l'autre a à dire, bien comprendre ses arguments, enrichir sa pensée et sa réponse. Plutôt que de recracher une réponse incomplète, fondée sur quelques bribes captées l'esprit occupé à préparer ce qu'on allait dire.

Prendre le temps de répondre n'est pas un signe de faiblesse, mais bien de sagesse. Si votre interlocuteur met du temps à formuler sa réponse, ce n'est pas qu'il doute, c'est qu'il vous respecte. Il a réellement écouté ce que vous avez dit, sans jamais diriger sa pensée vers sa future réponse.