Culpabiliser

La hustle culture a longtemps été pour moi un modèle d’éthique du travail. Je croyais que la réussite passait nécessairement par la contrainte : que la seule voie possible pour accomplir de grandes choses, c’était de se forcer à travailler. Aujourd’hui, je me dis que m’en éloigner a plus de sens. Pour un écrivain, se forcer à écrire n’a de sens que si c’est mesuré. Créneaux horaires ou objectifs peuvent aider, mais ne doivent jamais devenir une obligation, au risque de devenir contre-productifs.

L’efficacité tue la noblesse, l’élégance, la vigueur et l’héroïsme de la vie. Mais elle tue aussi l’efficacité. Nassim Taleb

Est-ce qu’un écrivain qui a besoin de ces méthodes est un vrai écrivain, un passionné ? Ou plutôt un entrepreneur qui produit selon un rythme imposé, et non selon son propre désir ?

J’écris par plaisir et pour partager des idées qui me parlent, pas pour devenir riche. Dans cette optique, la vision de Nassim Taleb me semble la plus saine : écrire quand l’envie me prend, sans m’imposer de créneaux, en écoutant l’inspiration. Aborder un sujet par envie, non par obligation. Travailler sans s’épuiser, en levant parfois le nez du guidon.

Un écrivain débutant, qui écrit par passion, se retrouve dans une impasse s’il associe la réussite à un travail constant. S’il se convainc que cette constance lui permettra d’en vivre un jour, il basculera dans le travail méthodique : des heures fixes, des objectifs quotidiens, un rythme imposé. Le seul moment où il pourrait découvrir ce qu’est vraiment le métier d’écrivain, il le transforme en une activité prévisible et industrialisée, sans doute à l’image du métier qu’il pratique à côté. Et il risque alors de se dégoûter de l’écriture.

Pour moi, tous ces objectifs, comme 2 000 mots par jour ou deux heures d’écriture chaque matin, relèvent d’une forme d’industrialisation de l’écriture. Et si j’aime tant ce métier, c’est parce qu’il ne ressemble à aucun autre. Dans sa forme la plus pure, il échappe à l’industrialisation.

Après tout, "all is material" : s’enfermer dans une seule tâche en excluant tout chaos extérieur est absurde. Se focaliser avec une telle intensité sur ce qui semble optimal à un instant donné peut bloquer toute remise en question, et devenir contre-productif. On limite ainsi son esprit en l’empêchant d’explorer d’autres pistes, et on se prive de la richesse des digressions mentales, qui font souvent émerger des idées inattendues. Pour avoir des choses à raconter, l’écrivain doit s’écouter et éviter de trop se brider.

Pour moi, la relation avec le travail doit rester saine et peu contraignante. Bien sûr, cela ne fonctionne que pour quelqu’un qui a surmonté ses addictions, et ces personnes sont de plus en plus rares dans le monde moderne. Pour l’addict, les contraintes peuvent être une étape nécessaire, non pas pour se forcer à travailler, mais pour lutter contre ses addictions.

Culpabiliser de ne pas avoir travaillé n’a aucun sens. Si culpabilité il doit y avoir, ce serait plutôt celle d’avoir gaspillé son temps sur des distractions inutiles.

Si je n’ai pas travaillé mais que je ne regrette pas ce que j’ai fait, et que j’ai l’impression d’avoir agi pour mon bien, alors il n’y a absolument aucune raison de culpabiliser.

Ce qui nous sied le mieux, c’est ce qui nous est le plus naturel. Cicéron

Ce qu’il faut éviter, c’est de remplacer une activité épanouissante par une distraction stupide. Mais il ne faut pas confondre cela avec l’obligation de travailler en permanence. "All is material" : l’écrivain, quelle que soit son occupation, contribue à ses écrits. Sa vie est sa source d’inspiration : se contenter de travailler sans s’ouvrir au monde finira par appauvrir ses pensées.

Nos actions doivent être alignées avec nos principes : ne rien faire qui les trahisse. Après, que ce soit travailler, lire ou regarder une vidéo, peu importe… tant qu’on ne se sent pas pathétique ensuite.

Nous sommes faits pour la variété, pas pour l’acharnement sur une seule tâche. L’acharnement risque de nous dégoûter, de brider notre pensée, et donc de nuire à sa qualité.

Depuis que j’ai vaincu mes addictions modernes, écrire est devenu l’un de mes passe-temps favoris. Et si la vie n’était qu’une succession de passe-temps, contribuant tous à un ensemble, sans distinction entre travail et distraction ?

Me forcer à pratiquer un passe-temps est absurde : je risque soit de m’en dégoûter, soit de produire quelque chose de médiocre, simplement parce que je ne suis pas dans le bon état d’esprit pour m’y adonner.

Vous serez civilisé lorsque vous serez capable de passer une longue période de temps sans rien faire, sans rien apprendre, sans rien approfondir et sans éprouver le moindre remords. Nassim Taleb

Écrire régulièrement, oui. Me forcer à le faire chaque jour, non. M’en vouloir si l’envie ne vient pas, non.

L’essentiel, c’est de savoir différencier l’envie de la résistance. Et aujourd’hui, je me fais confiance pour ça. On verra si j’ai raison de me croire…

Ne pas travailler, ne rien faire, ce n’est pas du temps perdu : c’est simplement la vie. Ce que nous apportent ces moments sans travail est probablement bien plus bénéfique pour le produit final que si on avait utilisé ces heures pour se forcer à bosser. Travailler plus d’heures peut donner un résultat moins bon. Et ce ne sont pas seulement les heures supplémentaires qui sont moins bonnes, mais toutes les heures de travail.

Moins c’est mieux, et c’est en général plus efficace. Nassim Taleb

En écrivant ces lignes, je sens quelque chose en moi. Est-ce que je me mens à moi-même pour me faciliter la vie ? Ou est-ce que cette réflexion est sincère, le fruit d’une pensée aboutie ?

Je me demande si mon côté hustle ne me souffle pas que mon cerveau tente de me manipuler, alors qu’en réalité, ma réflexion est raisonnée. Ou peut-être est-ce l’inverse : ce côté hustle ne serait pas une simple influence, mais bien une partie de moi, et c’est mon cerveau qui cherche à me duper pour se reposer.

Faire preuve de raison à l’égard de lui-même, être humain à une époque d’inhumanité, libre au sein de l’hystérie collective. Stefan Zweig

Relire ces idées plusieurs fois, quand je me sentirai différemment, me permettra de voir si je reste cohérent dans ma vision des choses ou si la fatigue me fait changer complètement d’avis.